International Crisis Group
II QUELLES LIBERTES POUR QUELS MEDIAS ?
La
presse publique, audiovisuelle et écrite, constitue aujourd’hui
l’essentiel du paysage médiatique burundais, malgré le foisonnement
des titres indépendants qui avait accompagné la démocratisation
au début des années quatre-vingt-dix. Outil essentiel d’information
du régime, les médias publics influencent la vie politique
nationale depuis bientôt un demi-siècle. Les régimes
militaires successifs n’ont jamais permis qu’on leur en dispute l’usage
exclusif, une attitude qui perdure aujourd’hui. La couverture du processus
de paix d’Arusha en est le parfait exemple. Depuis le début des
négociations, la politique de communication du gouvernement est
en effet restée ambiguë et reflète ses hésitations
à l’égard de ce forum, toujours perçu comme imposé
par la communauté internationale et naturellement hostile au gouvernement.
De
l’autocensure comme seconde nature à la censure officielle, le professionnel
des médias publics burundais doit également faire face aux
multiples difficultés de l’accès à l’information.
Les moyens matériels de travail sont extrêmement limités
et les obstacles institutionnels sont incontournables. De plus, le cadre
juridique dans lequel évoluent les médias est prohibitif
et la menace des sanctions administratives pèse en permanence sur
les journalistes.
La
presse privée, quasi inexistante aujourd’hui, fut à ses débuts
le symbole de la libéralisation politique du pays. Cependant,
elle connut également une courte et piètre aventure, tant
ses dérives furent violentes et brutales.
L’explosion
de la presse indépendante durant la courte période démocratique
du Burundi – de janvier à décembre 1993- s’est en effet vite
essoufflée. L’éclosion d’une jeune presse “libre et indépendante
” répondait au besoin d’information sous-jacent à la libéralisation
de la vie politique. Comme le précise Reporters sans Frontières
(RSF) : “ aussi choquant ou paradoxal que cela puisse paraître, les
feuilles extrémistes aux éditoriaux enflammés sont
justement nées de la décrispation du régime de parti
unique. Quel que soit leur ton, leur indépendance ou au contraire
leur engagement partisan, les vingt-six journaux (et les deux radios déjà
agréées mais non encore opérationnelles) témoignent
d’un remarquable engouement pour les médias, même si le lectorat
restait essentiellement celui des élites urbaines qui pouvaient
acheter plusieurs journaux ”[1].
Les médias furent les témoins et acteurs de la crise politique
et morale que connaissait le pays. Bon nombre de journaux d’opinion et
les organes de propagande des partis sont devenus les outils de confrontation
utilisés par les différents camps utilisés les uns
contre les autres : tutsi contre hutu, UPRONA contre FRODEBU, et vice versa.
Aujourd’hui,
sept ans après l’avènement du multipartisme, plus d’une quarantaine
de titres de différentes obédiences ont disparu, aussi rapidement
qu’ils étaient apparus. Chacun a disposé en moyenne d’une
durée de vie de 6 à 12 mois. L’existence d’une presse pluraliste
aurait pu avoir un effet modérateur d’initiation aux règles
démocratiques. Or, la plupart des titres se caractérisaient
par une volonté de renforcer les haines ethniques et les préjugés
collectifs en “défendant” une ethnie contre une autre[2].
Au moment où la conclusion des négociations de paix d’Arusha
promet l’avènement d’une période de stabilité, le
paysage médiatique n’est pas à l’abri “d’une rechute”. La
tentation taraude toujours les professionnels des médias tant publics
que privés, de militer au lieu d’informer, et la libéralisation
totale des colonnes comme des ondes pourrait poser des problèmes
inattendus.
En
effet, le problème des médias burundais n’est pas tant la
liberté d’expression que la naissance d’un véritable espace
public pluraliste, soutenu par un environnement juridique et politique
adéquat. Les journalistes doivent rejeter leur rôle de propagandiste
et apprendre à devenir les porte-parole de l’opinion publique. De
même, le pays a besoin d’une politique de communication ouverte et
compétente sur les progrès du processus de paix. La rumeur
doit laisser la place à l’information rigoureuse et les médias
doivent devenir les supports de la réconciliation et de la démocratisation.
L’exigence de liberté des médias privés et publics
et la mise à disposition de ces derniers auprès de toutes
les sensibilités politiques, formulées par Nelson Mandela
en mars 2000, n’est pas suffisante. Elle doit s’accompagner d’un changement
d’attitude des journalistes et hommes politiques, et d’une stratégie
institutionnelle de communication propice à l’apprentissage de la
paix.
A. Les
médias comptables de leur responsabilité dans la crise
Avec
l’avènement du multipartisme consacré par la constitution
de 1992, la liberté d’expression a nettement progressé, notamment
grâce aux efforts de la presse privée et de quelques journalistes
de la presse publique. Cette ouverture a contribué à poser
les bases d’un débat contradictoire jusque là totalement
inédit. Au sein de l’audiovisuel d’Etat, le défi était
de changer les habitudes de beaucoup de journalistes de pratiquer leur
métier comme des fonctionnaires, ou des vulgarisateurs de la propagande
du pouvoir, un exercice imposé à chaque changement de régime.
Il fallait susciter une conscience professionnelle chez les journalistes
et dépolitiser le service public audiovisuel. L’assassinat de Melchior
Ndadaye en octobre 1993 et les massacres qui le suivirent, provoquèrent
cependant un effet inverse. Les médias devinrent des artisans du conflit.
1. Médiocre formation des journalistes et autocensure (1993)
Les
journalistes du service public proviennent de différents horizons
de formation : généralement lauréats de l’Ecole du
Journalisme du Burundi (1982-1990), d’autres sont des impétrants
de la faculté des Sciences Humaines. Ils parachèvent leur
formation de journalistes par des stages et des séminaires organisés,
soit au sein même du seul organe audiovisuel disponible de l’Etat,
la Radio Télévision Nationale Burundaise (RTNB), soit dans
les stations de radio internationales des capitales étrangères[3].La
formation reçue à l’Ecole de Journalisme n’établissait
jamais la frontière entre la propagande et l’information. Son objectif
était de former des journalistes pour les médias publics
de l’audiovisuel et de l’écrit, et des agents de presse pour le
service public, seul pourvoyeur d’emploi. La fermeture de cette Ecole de
Journalisme intervint à la veille de l’avènement du multipartisme.
De fait, ni avant ni après la fermeture de cette école, les
journalistes burundais n’ont eu l’occasion d’apprendre leur métier
ou de le pratiquer en conformité avec les règles déontologiques
minimales.
La
ligue des Droits de l’Homme Iteka remarquait ainsi en mai 1993 pendant
la campagne électorale que : “ La presse publique ne s’est pas adaptée
aux nouvelles exigences d’une société pluraliste ; elle reste
une presse de propagande pour le pouvoir en place. En cette période
préélectorale, au lieu de donner les opinions diverses exprimées
sur la situation qui prévaut dans le pays, elle a tendance à
se contenter de relayer les accusations du parti UPRONA au pouvoir contre
le FRODEBU, au lieu de s’astreindre à relater les faits (…) De plus,
elle va jusqu’à tronquer ou falsifier l’information pour aboutir
à des conclusions préétablies. Cette presse publique
a failli à sa mission de former et d’informer le public (…) Les
médias publics ont choisi de jouer la carte du pouvoir en place
et ne traitent pas les autres partis sur le même pied d’égalité.
Les responsables des médias et les journalistes ont ainsi renoncé
à leur devoir d’objectivité”[4].
Par
la suite, l’arrivée au pouvoir du FRODEBU a constitué un
véritable électrochoc pour beaucoup de journalistes, tant
publics que privés. Ce changement politique inattendu a provoqué
une professionnalisation chez les uns et un esprit de résistance
chez les autres. En effet, dans le contexte du nouveau régime, les
uns ont cru à la démocratisation du pays et se sont sentis
investis du devoir de consolider ce processus en informant rigoureusement
la population et en suscitant le débat contradictoire. Les autres,
au contraire, se sont chargés d’être les porte-parole de la
nouvelle opposition. Les conflits au sein de l’audiovisuel burundais se
sont ainsi exacerbés avec l’arrivée au pouvoir du président
Ndadaye.
Ainsi,
comme le soulignait RSF, les journalistes n’ont pas toujours, par la plume
ou par le micro, contribué à l’instauration d’un débat
serein dans la société burundaise. Mais les sanctions du
nouveau pouvoir FRODEBU - censure, limogeage et intimidations – et surtout
les discours de justification qui les accompagnaient, dénotaient,
voire trahissaient, une réelle propension à museler ce qui
devait, avant tout, être un service public[5].
L’immixtion du pouvoir politique dans les organes d’informations du secteur
public ne disparut pas avec l’arrivée du parti FRODEBU à
la tête de l’Etat. Le limogeage du directeur de la RTNB Louis-Marie
Nindorera le 25 septembre 1993 pour avoir voulu protéger le travail
de ses journalistes, en est l’un des exemples les plus connus. De multiples
cas de censure ont été également orchestrés
par la nouvelle administration : refus de diffuser le reportage sur le
retour d’exil en août 1993 de l’ancien président Jean-Baptiste
Bagaza ; interdiction de la musique rwandaise à l’antenne ; ordre
du Ministre de la Défense de ne pas diffuser un programme sur la
présence de candidats hutu rapatriés dans le concours d’entrée
à l’Institut Supérieur des Cadres Militaires (ISCAM) ; etc.
Déplorant la perpétuation de cette pratique, RSF s’interrogeait ainsi : “la question est de savoir s’il est souhaitable qu’il revienne au ministre de donner des directives à la rédaction et que la législation en vigueur assimile les journalistes à des fonctionnaires, plaçant de facto l’information du service public sous la tutelle de l’Etat”[6]. De même, l’Association pour la promotion et protection de la liberté d’expression procédait à un constat similaire : “ Il est déplorable que dans un contexte de renouveau démocratique, le gouvernement veuille encore juger la compétence des responsables de la presse publique sur leur seule capacité et leur zèle à promouvoir le programme et les intérêts du parti au pouvoir et du gouvernement.”[7] Aux côtés d’une presse privée qui essayait de se mettre en place sans moyens, ressources ou personnel qualifié, les médias publics sont restés sous la férule de l’autorité gouvernementale, influencés par un exécutif interventionniste mais aussi par des journalistes rétifs, sinon réfractaires, à l’autorité du nouveau régime. Cette situation ne tarda pas à créer des clivages entre journalistes tutsi et leurs confrères hutu, dramatiquement aggravés après les massacres d’octobre 1993.
2. Délits de presse et appels au meurtre (1993-1996)
On
ne peut pas comprendre la situation de la presse écrite privée
au Burundi en ignorant les différentes étapes de naissance
des journaux. Durant le deuxième semestre 1993, dans la foulée
des élections présidentielles et législatives de juin,
une presse privée s’installe. C’est la première vague de
l’explosion médiatique burundaise, fruit de la révolution
des urnes. Avec le sentiment de contribuer à la mise en place du
pluralisme médiatique, les organes de partis (L’Aube de la Démocratie
du FRODEBU, L’Indépendant de l’UPRONA) cohabitent alors
avec des journaux indépendants ( Le Citoyen , Panafrika
, La Semaine , etc.). Le nouveau pouvoir FRODEBU découvre
alors une nouvelle presse, apprenant l’usage de la critique, et cédant
parfois à l’outrance. Après l’assassinat du président
Melchior Ndadaye en octobre de la même année et les massacres
à grande échelle qui se répètent sur toute
l’étendue du territoire, une deuxième série de titres
apparaît. Alors que le ton des premiers change radicalement, considérant
que la vie politique au Burundi ne peut finalement se comprendre qu’à
travers une confrontation hutu-tutsi, cette deuxième vague de journaux
accentue la dérive.
L’Aube
de la Démocratie, organe du parti FRODEBU, n’hésite pas,
fin 1993, à justifier ou à excuser les massacres de dizaines
de milliers de Tutsi pour venger l’assassinat du président Ndadaye
par les militaires : “Le 1er juin 1993, date de la victoire du FRODEBU,
les Hutu avaient entrevu l’aurore de leur libération. Ils allaient
enfin recouvrer leurs droits usurpés depuis des siècles.
Quand ce droit a été défié par la décapitation
des institutions démocratiques (…), ils se sont sentis directement
menacés dans leur vie. Ils se sont sentis engagés dans le
dilemme ‘tuer ou être tué’, tuer ou être asservi encore
une fois et pour toujours. Rien n’a donc été enseigné
à ce peuple longtemps meurtri, qui a, tel un ressort trop comprimé,
brusquement réagi. Faites plutôt qu’il ne redevienne furieux
; car il a pu évaluer ce dont il était capable, et si c’était
à refaire, il n’hésiterait pas à le faire”[8].
Quelques
semaines plus tard, une longue guerre médiatique se déclenche
en raison d’une totale paralysie de son action. Le gouvernement ne peut
faire exécuter par les services de sécurité une ordonnance
du ministre de la communication destinée à interdire “la
parution, la distribution, la circulation et la vente sur le territoire
du Burundi” du Carrefour des Idées qui avait titré,
quelques jours après l’enterrement du président Ndadaye,
dans son édition du 15 décembre 1993 : “Héros
national ou chef de la tribu des coupeurs de têtes ?”. Les caricatures
humiliantes, le recours au style pornographique, la publication de ragots
et de rumeurs deviennent le lot commun de la presse écrite. Sur
22 journaux paraissant régulièrement au Burundi à
la fin de l’année 1994, 15 sont nés après la tentative
de coup d’Etat d’octobre 1993 et vont se ranger sur le terrain de l’insulte
et de la propagande. Le Carrefour des Idées est rapidement
rejoint dans cette croisade haineuse tant par la presse tutsi (La Balance,
La Nation, Le Patriote, L’Etoile, Le Républicain, etc.) que
par d’autres titres hutu (L’Eclaireur, Le Miroir-Nankana, Le Témoin,
etc.)
Dans
sa livraison du 3 octobre 1994, L’Etoile titrait sur l’intronisation
du présidentSylvestre Ntibantunganya
: “Il est intronisé en boitant, il se brisera vite”. Le Carrefour
des Idées, du 28 octobre suivant, mettait à prix les
têtes de Léonard Nyangoma et Festus Ntanyungu “ en offrant
un million de Fbu à celui qui les amènera au bout de la lame
de sa lance”. Le journal publiait aussi dans le même numéro
plusieurs listes des Hutu “qui ont semé la terreur et assassiné
des Tutsi dans plusieurs endroits” et “des députés du FRODEBU-Palipehutu
dont les plus mauvais sont marqués par un astérisque”.
Le
Citoyen du 18/12/94 réputé modéré se laissa
happer par la spirale raciste, en décrivant le ministre de la justice
de l’époque : “personnage aux cheveux grisonnants avec un teint
noir foncé et un visage que domine un nez fort épaté
et qui supporte avec aisance ses petites lunettes qui contrastent avec
son visage. Le ministre est un microcosme de contrastes”. Décrivant
Sylvestre Ntibantunganya, Président de la République,
Le
Carrefour des Idées, dans un article ayant pour titre “Le Chacal
de Rushubi” (commune dont le président est natif) l’insultait ainsi:
“Sa laideur est phénoménale. Politiquement retors et fanatique,
il incarne l’intégrisme ethnique le plus intransigeant. Son visage
porte des stigmates d’une vie que la nature n’a pas gâtée”.
Appelant à la liquidation de ce dernier, et en parodiant le psaume
109 du roi David, dans la même veine, le même journalpoursuivait
: “Que ses enfants deviennent orphelins et sa femme veuve. Que ses enfants
soient vagabonds et qu’ils mendient…”[9]
Utilisant
la rhétorique d’un peuple hutu misérable, exploité
depuis la nuit des temps par un peuple tutsi envahisseur et esclavagiste,
les journaux hutu, créés en réplique à une
presse de combat tutsi, rivalisaient d’imagination. Dans cet esprit, L’Eclaireur,
du 8 juin 1994, publiait en deuxième page un dessin montrant une
femme et deux hommes s’occupant des cultures. A côté, au loin,
un gardien de vaches et un bureaucrate sont en train de travailler, tous
deux protégés d’un militaire. Le souci du dessin était
de reprendre la vieille distinction morphologique tant ressassée
par les théoriciens des races au Burundi. Toujours selon Reporters
Sans Frontière, les journaux “hutisants” exprimaient leur idéologie
de façon allusive et subtile. Ils se servaient des métaphores
et des caricatures facilement comprises par les couches populaires et rurales,
en plus des versions en kirundi de leurs journaux[10].
Le Témoin, autre journal extrémiste hutu, dans son
édition de septembre 1994, traitait de “malade mental” Mathias Hitimana
président du PRP. Dans sa 6ème édition de septembre,
une caricature montrait le chef d’état major de l’armée en
compagnie du Ministre de l’intérieur en train de boire dans une
cruche portant l’étiquette “sang hutu”. Dans la version en kirundi
de ce journal “Témoin Nyabusorongo” le président Jean Baptiste
Bagaza était brocardé transportant un grand fagot de fusils
avec ce commentaire : “Ces fusils que Museveni vient de me donner, on verra
de Ntibantunganya et moi, le plus fort”[11].
Le Miroir Nankana, dès sa première livraison, le 27
septembre de la même année, agrémentaient ses colonnes
d’une conversation intime entre le député hutu de l’UPRONA
François Ngeze et d’un autre membre de ce parti Madame Claudine
Matuturu à l’époque Ministre de la Fonction publique. Les
deux étaient également dessinés dans une posture frisant
la pornographie. Le commentaire sans équivoque avertissait le lecteur,
que le député de l’UPRONA François Ngeze était
“un valet des tutsi de son parti ” et Matuturu “une pute”.
Dans
le climat généralisé d’impunité où était
tombé le pays depuis la tentative de putsch, une solidarité
négative s’était ainsi manifestée entre la presse,
les partis politiques et les milices. La presse dite “hutisante” n’hésitait
pas à voler promptement au secours d’un Hutu appréhendé
par la justice fort de l’argument selon lequel “la magistrature monoethnique
tutsi est décidée à exterminer les cadres hutu”[12].
A contrario, un criminel tutsi arrêté pouvait compter sur
la protection des ses amis extrémistes arguant que de toute façon,
“même les génocidaires d’octobre 1993 courent toujours”.
La
presse publique (audiovisuelle et écrite) n’échappa pas à
cette politisation outrancière. Beaucoup de journalistes, habitués
au monopartisme, avaient du mal à s’adapter au contexte pluraliste
qui venait de s’installer. Pendant la campagne électorale, sous
les directives du pouvoir UPRONA, ils avaient servi de relais de propagande
aux candidats de ce parti. La victoire électorale du FRODEBU, était
pour eux totalement inattendue. L’éclatement de la crise qui s’ensuivit
quelques mois plus tard ne les épargna pas. La nouvelle direction
(hutu) de la RTNB (La Radio Télévision Nationale du Burundi)
tenta de compenser l’infériorité numérique des journalistes
hutu au sein du service public par une forte censure sur les journalistes
tutsi. Débordée, engluée dans des tiraillements permanents
opposant un pouvoir de droit (majoritairement hutu) et un pouvoir de fait
(à dominante tutsi), elle ne put cependant vaincre la domination
de l’opinion tutsi. De plus, après la mise en place de la Convention
du gouvernement, la Direction Générale de la RTNB retomba
entre les mains de l’opposition tutsi. La RTNB fut ainsi le théâtre
d’affrontements permanents, le camp des journalistes tutsi opposant une
résistance féroce à l’autorité de tutelle restée
entre les mains d’un ministre hutu. Le conflit atteint son paroxysme avec
ce qu’on appellera plus tard “l’épuration du corps professionnel
”. Au cours de missions ou de séminaires organisés à
l’étranger, nombre de journalistes hutu décideront de rester
en exil : Stanislas Ndayishimiye, Celsius Nsengiyumva, Gervais Abayeho.
Certains seront tués dans des conditions jamais élucidées:
Alexis Bandyatuyaga, Pamphile Simbizi…Et d’autres décideront de
quitter la RTNB, la pression devenant trop forte.
Les
extrémistes hutu caressaient aussi le projet de lancer des stations
de radios indépendantes également. Dans un pays de culture
orale, la radio est un moyen puissant de mobilisation politique. A l’exemple
des médias audio de la haine du Rwanda, les réfugiés
extrémistes hutu lancèrent à partir du Kivu la Radio
“Rutomorangingo”, prenant de vitesse le projet de l’UPRONA de lancer Radio
Tanganyika, qui ne put jamais aboutir. Radio Rutomorangingo n’émettait
qu’épisodiquement et restait difficilement audible, sauf sur les
hauteurs, cependant, elle ressemblait à s’y méprendre à
la sinistre RTLM (Radio des Mille Collines) du Rwanda.
Dans
un tel contexte, l’Association Burundaise des Journalistes (ABJ) et surtout
l’Association pour la promotion et la protection de la liberté de
la presse (APPLE) étaient bien isolés dans leur combat en
faveur “d’une presse responsable et consciente de ses devoirs ” et la restriction
des libertés devint inévitable. C’est ainsi que RSF a dû
se résigner à demander aux autorités burundaises de
mettre en œuvre toutes les procédures prévues par la législation
en vigueur pour interdire la publication et la distribution de six journaux
considérés comme extrémistes. Loin de concourir à
la formation de l’opinion publique et à son information générale,
La Nation, La Balance, L’Aube de la Démocratie, Le Carrefour
des Idées, L’Eclaireur, Le Miroir et Le Témoin contribuaient
au contraire à entretenir un climat de haine par leurs appels répétés
à la violence, sinon au meurtre. La même organisation
dans ses recommandations attirait l’attention sur les dangers que faisait
planer la “Radio Rutomorangingo” en citant l’exemple de la radio RTLM qui
avait montré son pouvoir de destruction considérable[13].
La
décision du Conseil National de la Communication de suspendre sept
publications fut prise le 18 mars 1996[14].
Sur les sept, quatre avaient de toute façon déjà cesser
de paraître pour des difficultés financières.
Avec
le putsch du 25 juillet 1996, le Burundi est passé d’un extrême
à l’autre. La volonté de mettre fin aux appels à la
haine ethnique et de préserver l’unité nationale et devenue
le prétexte d’une censure permanente et surtout d’une manipulation
systématique des médias publics en fonction de l’agenda politique
du gouvernement.
B. L’obsession générale du contrôle politique
Le verrouillage de l’information est devenu patent dès la première évocation des discussions d’Arusha, en juillet 1996 - au moment du retour au pouvoir du président Pierre Buyoya - et par la suite, dès le début de ces pourparlers deux ans plus tard. L’Etat continue ainsi d’exercer une censure plus ou moins accrue sur les médias, soit en leur refusant l’information soit en interdisant la diffusion de celle-ci et dans des cas extrêmes, en saisissant les journaux. De manière générale, cette pression se ressent plus particulièrement sur les médias audiovisuels publics que sur la presse écrite. Selon la ligue Iteka “ la RTNB continue à censurer sans véritable règle de référence et souvent en tentant de moduler les programmes à ce qui paraîtra acceptable par le gouvernement, considéré comme ‘patron’ ou ‘propriétaire’ des médias publics ”[15]?. La censure peut se traduire par l’interdiction de diffuser une émission, prise par le responsable d’antenne, ou par la coupure d’une partie ou d’un groupe de phrases. Ceci est également valable pour les programmes provenant des collaborateurs extérieurs.
1. L’audiovisuel depuis 1996 : une censure par défaut.
Deux
émissions co-produites par Studio Ijambo et la Ligue des
Droits de l’Homme Iteka ont ainsi subi une censure totale et partielle
: “ La participation des citoyens à la gestion des affaires publiques
” du23 septembre 1999 ; “ Sur le
génocide : L’opinion d’une femme déplacée sur les
responsabilités dans la crise ”le
28 octobre 1999. “ La protection des populations civiles dans les zones
de conflit ”, a été amputée de quelques secondes,
le 30 septembre 1999.
Au
cours de la seule année 1999, six programmes produits par le Studio
Ijambo diffusés à la RTNB ont été partiellement
ou totalement censurés : “ Les dissensions au sein du parti FRODEBU
auront-elles un impact sur le processus de paix en cours ? ”Entièrement
censurée le 15 juin 1999. Il lui est reproché de servir de
tribune à un parti. Seuls les leaders du FRODEBU y interviennent
avec un seul membre du gouvernement qui intervient à la fin. Une
semaine plus tard, le programme sur l’association “ Survie ” des veuves
de militaires est censurée entièrement, pour avoir “fait
la part belle ” à la rébellion armée. Une Table ronde
organisée par ce Studio sur le processus de paix, avec l’ancien
chef de cabinet militaire du Président de la République (l’actuel
Ministre de la Défense), Jean Minani, Président du FRODEBU,
Mathias Hitimana, Président du PRP et Libère Bararunyeretse
du parti UPRONA (aile pro-gouvernementale), est entièrement censurée
le 24 juillet 1999, parce que “sujet jugé trop sensible ”. Le 25
mai 1999 : Les propos de Jean Minani, président du FRODEBU , “la
réunion de Moshi est arrivée à des conclusions que
je ne peux rendre publiques ”, dans une émission Express,
sont coupées. Le 19 juin 1999, les passages sur l’utilisation des
enfants dans les conflits armés, avec les témoignages des
enfants utilisés dans la guerre et les statistiques s’y afférent,
sont amputés du reste de l’émission diffusée. L’émission
du 23 octobre 1999, sur “ce que les burundais pensent du décès
de Julius Nyerere, médiateur dans le conflit burundais, est également
amputée du message d’une personne qui se réjouissait de son
décès. L’agent de la RTNB ayant jugé qu’il n’était
pas décent de se réjouir de la mort d’une personne, quoi
qu’on pense d’elle[17].
Récemment,
on a pu néanmoins constater une évolution sur les ondes de
la RTNB. Des émissions comme “ Focus ” diffusée le vendredi
soir à la télévision font preuve d’un courage trop
rare. Les leaders politiques de tout bord (sauf le PARENA et les autres
extrémistes tutsi qui semblent avoir été invités
plusieurs fois et refuser d’y participer), y sont interpellés par
les auditeurs et s’expliquent sur des sujets aussi sensibles que le génocide,
l’accord de paix, ou la réforme de l’armée. Désormais,
les responsables d’écoute de la RTNB ; sujets à d’incessants
rappels à l’ordre parfois contradictoires émanants du ministère
de tutelle ; expliquent et discutent, plus que par le passé, les
coupures et les censures avant de les exécuter.
Néanmoins,
les journalistes s’accordent aujourd’hui à dire qu’ils sont toujours
astreints à une autocensure inconsciente et tacite. Comment savoir
si la diffusion d’une nouvelle ne va pas jeter l’étincelle sur une
situation aussi tendue ? Peut-on faire état du bilan des affrontements
où l’armée a eu des pertes importantes ? Peut-on faire réagir
la rébellion ou l’opposition sur une déclaration d’un porte-parole
de l’armée ou du gouvernement[18]
? Ainsi, le journaliste d’un média d’Etat se retrouve seul dans
le dilemme avec sa conscience de burundais évoluant et vivant dans
son propre milieu sociopolitique et celle de sa profession.
2. La presse écrite toujours militante
Sur
les 40 titres de journaux qui paraissaient entre août 1991 et juin
1996, mis à part Le Renouveau quotidien gouvernemental et
le journal de l’Eglise catholique Ndongozi, très peu parviennent
aujourd’hui à assurer une parution régulière. Depuis
1999, treize titres agréés par le Conseil National de Communication,
n’ont, pour la plupart, jamais pu sortir un seul numéro et d’autres
ont publié une seule fois pour ne plus réapparaître
à la surface[19].
Moins
d’une dizaine de journaux d’opinion se partage le lectorat et paraissent
de façon irrégulière, tirant pour quelques centaines
d’exemplaires. Il s’agit de la Lumière, la Vérité,
l’Avenir et le Patriote que l’on trouve plus fréquemment dans
les kiosques. Ces titres regroupent les différentes sensibilités
politiques du pays:
§La
Lumière : Ce
journal est un bimensuel né en septembre 1999 après
la suspension du journal L’Aube de la Démocratie organe officiel
du parti FRODEBU. Pancrace Cimpaye député du parti FRODEBU,
en est le directeur de publication. Ce titre reflète les positions
officielles du FRODEBU dit “aile Minani”. Sa ligne éditoriale est
“ le changement de l’ordre politique et social ”. La suspension de l’Aube
de la démocratie est intervenue suite à la parution des
numéros 62 et 63 datés du 1er au 15 juin portant deux noms
de directeurs de publication différents : Pancrace Cimpaye du FRODEBU
(aile Jean Minani) et Christian Nkurunziza du FRODEBU (aile Augustin Nzojibwami).
Dans ce conflit, ces deux ailes rivales avaient tenté de reprendre
à leur compte la publication de L’Aube de la Démocratie.
Le Conseil National de la Communication a décidé de suspendre
provisoirement cette publication le 16 juin 1999 après avoir constaté
que la direction du FRODEBU, elle-même divisée, ne réussissait
plus à s’entendre sur un seul directeur de publication. Une correspondance[20]
du 18 juillet 1999 signée à Arusha par Jean Minani, président
du FRODEBU et désignant “l’Honorable Pancrace Cimpaye” comme directeur
des publications du Journal
L’Aube de la Démocratie répondait
ainsi à une décision[21]
du 22 mars 1999 d’Augustin Nzojibwami nommant “l’Honorable Christian Nkurunziza”
directeur des publications du même journal.
§La
Vérité
: bimensuel né en mai 1999, il affiche une position proche du parti
PARENA de l’ancien président Jean-Baptiste Bagaza. Alternant les
thèses du radicalisme tutsi au style incendiaire, ce journal a été
frappé d’une suspension, par le Conseil National de la Communication
de deux mois après la publication n° 16 du 14 octobre 1999.
Ce numéro contenait deux articles réprouvés :l’un
accusait le Nonce Apostolique et trois Prélats burundais de “ financer,
conseiller et bénir les actes des génocidaires” et l’autre
traitait de “mauviettes” les Tutsi qui participent aux négociations
paix d’Arusha en Tanzanie. Le Conseil avait motivé sa décision
de suspendre pour deux mois ce journal en mentionnant ses “ accusations
sans preuves et insultes graves contre des personnes physiques et morales
” et le “ caractère haineux et le tribalisme primaire des propos
tenus à l’endroit du Nonce Apostolique, des Evêques de l’Eglise
Catholique et de certains burundais délégués aux négociations
de paix d’Arusha ”. Le Conseil estimait aussi que ces insinuations pouvaient
porter atteinte à la vie privée, la sécurité
et la tranquillité des personnes[22].
Trouvant cette mesure arbitraire, Jean-Marie Bizimana, directeur des publications
de ce journal, l’a imputée aux pressions du pouvoir qu’aurait subi
le CNC[23].
Ce directeur des publications, qui a 17 plaintes pendantes contre lui,
est un ancien responsable du journal La Nation qui avait été
suspendu en mars 1996. Il avait été emprisonné en
janvier de la même année.
§L’Avenir
: lancé
en juillet 1997, est un hebdomadaire d’information et d’analyse à
parution irrégulière. Plusieurs journalistes de la presse
publique collaborent à ce journal. Suspect des sympathies pro-gouvernementales,
ce journal du centre se veut nationaliste. Même si sa régularité
est sujette à caution, “ ce journal est le seul vraiment privé
qui continue de paraître”[24].
Ayant changé son appellation en “L’Avenir de la Nation”, il fut
suspendu sur ordre du CNC, en raison du risque de confusion avec “La Nation”,
une publication qui a cessé de paraître en 1996, sur interdiction
du CNC de l’époque. Le journal a fini par garder son titre initial.
§Le Patriote : créé début 1994, ce bimensuel a d’entrée de jeu annoncé la couleur : opposition haineuse et viscérale contre le parti FRODEBU et tout ce qui lui est apparenté. De sa création à son interruption en février 1996, dix plaintes ont été enregistrées au parquet de la république à Bujumbura et son directeur Athanase Boyi avait déjà comparu plusieurs fois devant le tribunal de grande instance[25]. Du 10 au 17 février 1999, ce responsable a été arrêté et emprisonné “ pour outrage à magistrat ” et son journal a été suspendu suite à ce que le CNC considérait comme “ publication outrageante d’un article dans le n° 58 du 01/02/99 contenant des affirmations et des insinuations malveillantes à caractère tribaliste à l’endroit du Procureur Général de la République ”. Le CNC n’a pas manqué d’observer dans son dernier rapport, que la tendance de ce journal dans la sélection et le traitement des informations était dirigée de manière obsessionnelle contre l’ethnie hutu, historiquement culpabilisée, avec parfois des affirmations gratuites et des condamnations sans appel[26].
3. La presse parlée, plus libre
Un
bon nombre de radios privées ont eu également l’autorisation
d’émettre : il s’agit de Radio Umwizero (de l’Association
pour l’Action Humanitaire) en 1995, Radio Culture (de l’honorable
Frédéric Ngenzebuhoro, chef du groupe UPRONA à l’Assemblée
nationale) et la Radio CCIB-FM+ (de la Chambre de commerce). Deux
studios de production de magazines collaborent avec les différentes
radios. Studio Ijambo(qui
existe depuis 1995) financé par l’ONG américaine, Search
for Common Ground, diffuse des programmes sociaux visant la réconciliation
sur la RTNB, la Radio Kwizera de Ngara (en Tanzanie) et la Voix d’Amérique.
Le Trans World Radio-Burundi protestante, rattaché au réseau
Trans World Radio, produit des programmes éducatifs sur le
bien-être de la population, la réconciliation nationale et
l’évangélisation, qui sont diffusés à la radio
nationale du Burundi. A côté de l’Agence Burundaise de
Presse (ABP) propriété de l’Etat avec des correspondants
dans toutes les provinces du pays, Net Press et Azania, issues
d’initiatives personnelles, utilisent le fax et le courrier électronique
comme moyen de diffusion des nouvelles. Leur confrère Press Club
a disparu suite à des tracasseries des services de la documentation.
C. Des politiques publiques d’information et de communication déficientes.
Dans
le contexte de censure généralisé que connaît
le pays depuis 1996, l’exigence de liberté formulée par Nelson
Mandela est incontestable. On ne peut pas vouloir les négociations
sans débat, un accord de paix durable sans que la population entière
en ait compris les enjeux ni de démocratisation sans informer les
citoyens-électeurs. Cependant, elle ne prend pas en compte les déficiences
structurelles du secteur médiatique. D’autres facteurs sont à
prendre en compte, notamment le dénuement économique dramatique
de la population et l’héritage de trente ans de monopartisme, qui
a laissé au pays un espace public totalement atrophié.
1. Un encadrement juridique inadapté
La
liberté de la presse au Burundi est régie par le décret-loi
du 21 mars 1997, promulgué dans la foulée d’une série
d’actes et de mesures de “restauration de l’ordre public et de l’autorité
de l’Etat” pris par le pouvoir issu du coup d’Etat de juillet 1996[27].
Ce décret est l’ultime encadrement de 20 ans de mesures juridiques
répressives, qui s’étaient relativement assouplies avec le
processus de démocratisation, mais sans donner aux journalistes
une totale liberté d’action.
La
reconversion du “ journaliste-patriote ” régi par la loi du 25 juin
1976 en journaliste libre et indépendant n’était pas acquise
par les modifications des textes apportées en 1992. Le premier avait
pour mission “de présenter des informations objectives (…) inséparables
de l’éducation, de la formation civique des Barundi et de la mobilisation
des masses pour la réalisation des plans gouvernementaux” (Art 2).
Sa marge de manœuvre était réduite par les limites de l’article
6 qui stipulait également : “les journalistes burundais doivent
toujours œuvrer en patriotes convaincus et conscients des idéaux
du parti, seul organe responsable de la vie nationale”.
Il
faudra attendre la loi de du 4 février 1992 qui abolit dans les
textes légaux le devoir du journaliste de servir l’Etat ou le parti
unique et qui précise que : “ la presse accomplit une mission publique”
(art.3). Dans la foulée de la Constitution de 1992 instaurant le
multipartisme, une nouvelle loi sur la presse est promulguée le
26 novembre 1992 et innove singulièrement par rapport aux précédentes
: “tout journaliste a la liberté d’exprimer ses opinions par la
voie de la presse et celle de rechercher, de recevoir et de communiquer
des informations de quelque nature que ce soit” (art.4). Néanmoins,
cette libéralisation a ses limites. Ni l’autorisation de paraître
ou d’émettre (accordée désormais par le Conseil National
de la Communication) ni le dépôt légal auprès
du ministère de la Communication, le dépôt administratif
et le dépôt judiciaire, n’ont disparu, la loi prenant soin
de préciser la durée même de ce dépôt
légal (quatre heures avant la distribution pour les quotidiens et
24 heures pour les autres publications)[28].
De
même, dans l’exercice quotidien de son activité, le journaliste
œuvrant au Burundi doit s’abstenir de publier ou de diffuser toute information
susceptible de porter atteinte à : “ l’unité nationale, l’ordre
et à la sécurité publique, la moralité et les
bonnes mœurs, l’honneur et à la dignité humaine, la souveraineté
nationale, la paix et à la tranquillité des citoyens, la
coopération avec les autres Etats, l’obligation de travailler pour
le développement ”. Sur un autre registre, toute information en
rapport avec les secrets de la défense nationale, ceux de la politique
extérieure, ceux de la monnaie et du crédit public, ceux
de la sûreté de l’Etat et de la Sécurité publique,
le secret des délibérations du Gouvernement et des autorités
relevant du pouvoir exécutif et le secret de la vie privée,
des dossiers personnels et médicaux, sont interdites de diffusion
( loi du 26 novembre 1992).
Le
décret-loi du 21 mars 1997 se distingue essentiellement du précédent
dans la définition des délits de presse. Comme le souligne
la ligue Iteka, le régime des sanctions infligées aux coupables
de délits de presse se durcit considérablement. Les contrevenants
peuvent encourir des peines allant de 6 mois à 5 ans d’emprisonnement
assortis d’amendes de 50 000 Fbu à 100 000 Fbu contre des peines
de deux mois au plus ou des amendes de 5 000 Fbu précédemment[29].
Ce durcissement et ce renforcement de la législation régissant
les délits de presse ne sont pas négatifs en eux-mêmes.
Après les excès des années 1994-1995, toute incitation
à la violence, diffamation ou appel à la haine ethnique doit
être fermement sanctionné. Le problème est plutôt
l’application stricte de cette loi par un système judiciaire complaisant
ou politisé. Toutefois, le maintien d’un dépôt légal
contraignant est le signe le plus explicite de la volonté de censure
du nouveau régime. Au lieu de faire confiance à la justice
qui peut-être saisie en cas de délit, le gouvernement s’attribue
à nouveau des prérogatives qui témoignent de son manque
d’ouverture en matière de liberté d’expression et lui permettent
d’empêcher sans aucun recours la publication de tout article lui
déplaisant. Enfin, comme le souligne également la ligue Iteka,
le texte de loi ignore la question du statut des médias publics
et plus particulièrement celui de la RTNB maintenue sous tutelle
par un décret séparé vieux de dix ans[30].
Au total le problème majeur que rencontre la liberté d’expression au Burundi est moins son encadrement juridique prohibitif, que l’incapacité du gouvernement à accepter la naissance d’un espace public pluraliste et ses exigences. Alors que le pays a besoin d’une politique de communication et d’information volontariste, soutenant le processus de paix et favorisant la réconciliation nationale, l’espace public burundais reste atrophié. Son environnement institutionnel n’est pas adapté aux besoins du pays, et aucun débat constructif ne peut éclore, susceptible d’encourager le respect et la tolérance mutuelle.
La
Constitution de 1992 prévoyait dans ses textes la création
d’une autorité indépendante destinée à réguler
les relations entre les médias publics et privés et le gouvernement.
Le Conseil National De la Communication fut ainsi créé fin
1992 avec pour objectif de protéger les médias contre les
abus du pouvoir et d’éviter tout dérapage. Il faillit cependant
lamentablement dans ces deux tâches faute de moyens et de volonté
politique. La maison de la presse créée en janvier 1997 sur
financement UNESCO pour promouvoir la liberté de la presse est ainsi
la seule institution vouée à l’amélioration de l’environnement
médiatique national. Cette absence de politique de soutien au secteur
de l’information et de la communication est symptomatique de l’état
d’esprit des dirigeants du pays, alors que celui-ci fait face à
des besoins immenses.
a. Une régulation sans crédibilité
Conçu
comme un organe de régulation entre les médias et le pouvoir,
le CNC doit veiller à la liberté de la communication audiovisuelle
et écrite, dispose d’un pouvoir décisionnel en matière
de la liberté de presse, et d’un rôle consultatif auprès
du gouvernement[31].
Le CNC prend ainsi des mesures visant à garantir le respect de la
loi par les médias publics et privés, et donne des avis au
gouvernement, soit sur saisine soit de sa propre initiative. Composé
de 17 membres nommés par décret présidentiel, le CNC
a toujours pâti de ce manque d’indépendance et d’un défaut
de crédibilité. Ses membres, nommés par Pierre Buyoya
en 1992, représentaient les différentes sensibilités
politiques du pays. Cependant, cette représentation des différents
partis au sein du conseil a plus contribué à miner son autorité
qu’à la renforcer. La dégradation de la situation politique
nationale a provoqué une paralysie de son action systématiquement
contestée de tout bord. La suspension de “ Net Press ” par les services
de la Documentation ou l’imposition stricte que subissait le journal “l’Aube
de la Démocratie ” de faire lire ses maquettes avant impression
illustre la récurrence de l’immixtion de l’autorité dans
l’exercice de l’activité d’informer au grand dam du CNC.Depuis
le putsch, le CNC est accusé d’être l’instrument du nouveau
régime. Au sein de la nouvelle équipe mise en place depuis
le 19 août 1998, ne figure aucun des propriétaires des radiotélévisions
ou des éditeurs de journaux privés[32].
Par
ailleurs, le CNC a toujours pâti d’un manque crucial de moyens. Aucune
partie du budget de l’Etat ne lui a jamais été spécifiquement
attribuée depuis 1992 et il a fallu attendre octobre 1998, pour
qu’il dispose de son premier cadre permanent[33].
Mais le problème majeur du CNC reste son manque d’autorité
sur les services de la RTNB. Pouvant intervenir en cas de dérapage
de la presse privée tant audiovisuelle qu’écrite, le CNC
n’exerce aucune autorité sur la presse d’Etat. Pourtant la création
de ce conseil répondait justement au besoin d’éviter que
le gouvernement n’ait la mainmise sur les médias. Dans le débat
soulevé sur le problème d’accès aux médias
publics et sur leur l’utilisation par les partis politiques, le CNC estime
qu’il est de son ressort de trancher. Mais le gouvernement n’entend pas
lui céder la moindre parcelle de son autorité[34]
Même
si les partis politiques et certaines institutions publiques ; notamment
le Parlement ; ont l’habitude, selon le Conseil, de dénoncer la
discrimination qu’ils subissent en ayant recours aux médias électroniques
(UPRONA (aile Mukasi) et PA Amasekanya à travers Net Press
; FRODEBU (aile Minani) et le Parlement à travers Burundi-Bureau)
et aux différentes stations de radio internationales captées
au Burundi (RFI en français, BBC et VOA en Kirundi), cette situation
est totalement insatisfaisante. Le fait même que les partis ignorent
le CNC est significatif de son manque de crédibilité dans
le pays. Il ne peut donc jouer le rôle qui lui est dévolu
par la Constitution de 1992 et les textes de lois subséquents. Alors
que le mandat de l’équipe actuelle touche à sa fin au mois
d’août 2000, il est essentiel que son renouvellement corresponde
à une rupture avec les pratiques qui ont prévalu jusqu’à
présent.
b. Un lectorat restreint et des moyens insuffisants face à la nécessité d’informer
Plus
de quatre-vingt-dix pour cent de la population burundaise vit aujourd’hui
en zone rurale. Les taux de scolarisation sont évalués à
59% de la population pour le primaire, 10% pour le secondaire et 2% pour
le supérieur, sans considération des groupes réfugiés
et déplacés. On estime généralement le nombre
d’individus disposant du pouvoir d’achat suffisant pour acheter quotidiennement
un journal à 2000 maximum. Même les étudiants de l’Université
nationale, ou les fonctionnaires de l’Etat qui ont un niveau d’éducation
suffisant pour lire quotidiennement la presse, n’en auraient pas les moyens
financiers[35].
Le prix de vente moyen des journaux à Bujumbura est actuellement
de 500 Fbu. Une lecture mensuelle régulière représenterait
10% du salaire d’un instituteur ou de la bourse d’un étudiant d’université.
Cette situation économique catastrophique rend le financement de
publications indépendantes totalement impossible. Il n’existe en
effet aucun marché publicitaire viable susceptible de se substituer
aux recettes des ventes et de permettre la prospérité des
journaux. Les seuls titres publiés sont donc nécessairement
des publications partisanes financées à perte pour assurer
la diffusion d’un message politique.
La
seule institution vouée au soutien de la liberté d’expression
est la Maison de la Presse. Conçue dès sa création
en janvier 1997 comme un centre de communication entre la presse et le
public, la Maison de la Presse inclut dans ses objectifs la promotion de
la solidarité entre les journalistes en encourageant les rencontres
régulières de discussions et débats. Méfiants
au départ, certains journalistes comme ceux de “l’Aube de la Démocratie
” se mêlent désormais avec leurs confrères de la presse
publique et privée et y rédigent aussi leurs articles. La
Maison de la Presse met à la disposition des différents médias
écrits, les outils informatiques de saisie et de préparation
de la maquette avant impression. Elle organise également des cycles
de formation et de perfectionnement des journalistes à travers des
séminaires financés par l’Unesco.
Grâce
à l’acquisition récente d’un bâtiment sur financement
du gouvernement, la Maison de la Presse cherche à atteindre son
autonomie et son indépendance en suscitant chez les professionnels
des médias une prise de conscience de leur intérêt
à consentir des souscriptions[36].
Elle initie ainsi des activités génératrices de revenus:
location de la salle de conférence, saisie des documents, etc. En
collaboration avec l’Association Burundaise des journalistes (ABJ), la
Maison de la Presse pense mettre sur pied un observatoire de la liberté
de la presse et de l’éthique qui permettra la gestion des délits
de presse et l’établissement d’une structure de sanction contre
les professionnels des médias par leurs pairs.
Quels
que soient ses efforts, la Maison de la presse ne peut subvenir au besoin
des journaux indépendants et ainsi participer à combler le
vide d’information sur le processus de paix. Une politique volontariste
du gouvernement est indispensable. Or, jusqu’à présent, les
médias publics sont restés soumis aux aléas de son
implication en la matière. Ceci s’est notamment observé tout
au long de négociations.
3. Les
négociations d’Arusha : une gestion incertaine de la communication
Quand
les négociations d’Arusha se sont révélées
incontournables, du fait de la ténacité du médiateur
de l’époque, Julius Nyerere, et du soutien de la région,
et tant que le gouvernement pensait pouvoir obtenir rapidement la levée
de l’embargo, les négociations ont bénéficié
d’une couverture importante à la RTNB, après des mois de
condamnations virulentes. Dès que le gouvernement comprit qu’il
ne pourrait obtenir la levée rapide de l’embargo, la bienveillance
de la RTNB à l’égard des négociations d’Arusha disparut
et laissa la place à une couverture privilégiée des
séminaires et initiatives organisées dans le cadre du débat
interne. Par la suite, il fallut attendre que les frais de séjour
des reporters de la presse publique soient pris en charge par le PNUD,
pour que la couverture des négociations d’Arusha réapparaisse
sur les antennes de la RTNB. De son côté, privée de
moyens tant logistiques qu’humains, la presse écrite privée
est restée absente de cette arène si ce n’est à travers
la couverture que leur offraient les journaux des différents partis
politiques.
Ainsi,
les contradictions et les tensions de la politique du gouvernement sont
apparues dans sa manière de gérer l’opinion publique depuis
1996 ainsi que dans sa façon de mobiliser sa base politique vis-à-vis
de sa politique de négociations depuis 1998.D’un
côté, l’évolution des mentalités depuis 1996
est énorme et le crédit en revient au président Buyoya.L’opinion
de la capitale a beaucoup évolué depuis son retour au pouvoir
en 1996, de même que le langage politique.Le
gouvernement a réussi à vendre l’idée de “ négociations
”, un mot qui provoquait des réactions violentes et haineuses en
1996. D’un autre côté, la politique de communication du gouvernement
reste ambiguë.Selon les mots
d’un fonctionnaire du gouvernement, “ tant qu’on n’avait pas de garantie
que le processus d’Arusha produirait quelque chose, on ne pouvait vendre
que le principe des négociations et pas sa substance ”[37].Souvent,
le président a répété qu’aucun accord ne sera
imposé de l’extérieur, que l’opinion devait être “
prête ” pour éviter le scénario à la rwandaise
d’une faction extrémiste refusant les accords d’Arusha en 1993.
Mais dans les faits, si la politique de communication du gouvernement a
réussi à limiter les incitations à la haine dans les
médias, elle n’a pas activement préparé les esprits
à un accord négocié. L’argument avancé pour
justifier la censure est que les médias deviennent des tribunes
pour des discours de subversion contre les négociations, de propagande
ethnique et d’humiliation de l’adversaire. Toutefois, la communication
gouvernementale n’a pas été efficace pour préparer
les esprits à comprendre et accepter le contenu d’un accord de paix.
Il y a bien eu des débats et tables rondes organisés par
le gouvernement dans tout le pays, le fameux “ débat national ”,
au cours duquel les gens se sont exprimés librement.Mais
ni la liberté d’expression ni les résultats de ces débats
n’ont été transposés aux médias ni restitués
à la population. Beaucoup de Burundais se plaignent qu’éviter
la subversion ne constitue pas une politique de communication active et
reprochent au gouvernement soit de les infantiliser soit de ne pas accepter
le débat, comme si la vision du gouvernement devait être imposée
coûte que coûte. Les médias sont tellement censurés
que leur pédagogie n’est pas considérée comme crédible
ou rassurante.
Cette
politique a plusieurs conséquences très coûteuses pour
le processus de paix : d’abord, si les gens ne sont pas véritablement
informés ni consultés sur ces négociations, ils tendent
à croire que les négociations d’Arusha sont un jeu, que le
pouvoir n’y croit pas vraiment et que donc elles n’ont aucune crédibilité.A
chaque retour d’Arusha, les délégations semblaient avoir
peur d’assumer et de restituer les débats tenus, craignant d’être
qualifiées de “ traîtres ” par leur communauté respective.Deuxième
conséquence : dans un contexte où il y a recrudescence de
la violence et, en même temps, où les négociations
ne produisent encore aucun dividende concret, la censure gouvernementale
est vécue comme une répression et une non-prise en compte
du problème d’insécurité, ce qui accroît le
sentiment de la population que les politiciens négocient un partage
de pouvoir sans considération pour la protection de la population.
Peu d’efforts sont faits pour communiquer et expliquer la nécessité
d’un nouvel ordre politique et social (et les bénéfices qui
en découlent) ni pour dissiper les peurs des communautés
par rapport à ce changement que doit amener un accord de paix. En
d’autres mots, le pouvoir impose ces négociations sans rassurer
ni éduquer les gens, qui sont laissés à eux-mêmes
et risquent de se renfermer dans des ghettos idéologiques. Les négociations
sont un slogan vide, sans contenu sans vision claire qui permette à
chacun de se situer dans l’avenir.Les
Tutsi craignent en particulier un “ remake ” de 1993 où Buyoya est
allé aux élections en promettant la victoire et a tout perdu.Cette
fois il veut aller auxnégociations
mais ni la vision de l’avenir ni les bénéfices immédiats
ne rassurent les Tutsi.Les Hutu
voient que Buyoya promet un changement comme en 1993 mais qu’il va s’accrocher
au pouvoir encore une fois, faussant ainsi le jeu des négociations[38].
Au bout du compte, malgré le changement notable d’état d’esprit
vis-à-vis des négociations, la classe politique burundaise
dans son ensemble reste obsédée par le contrôle politique
des médias.
Cette
analyse des médias burundais et de leur rôle dans la vie publique
pose un certain nombre de questions sur leur nature et leur mission. Le
cadre juridique contraignant et une censure omniprésente n’ont pas
permis au journaliste de satisfaire les attentes de l’auditeur-lecteur.
En ce qui concerne les médias audiovisuels publics : “
les auditeurs estiment que la communication n’est pas libre, et pour cette
raison, ils ne sont pas attirés par une information apparemment
censurée à outrance et dénuée de sa substance.
Ceci explique l’envoûtement de la population pour les radios étrangères,
plus libres et plus informatives ”[39].
Valable aussi pour la télévision, la désaffection
du public s’explique également par son caractère anachronique.
Quant au journal “le Renouveau ” le quotidien gouvernemental, beaucoup
soulignent qu’il n’intéresse le public qu’en raison des annonces
et publicités ”[40].
Tout
ceci est la conséquence de “la peur d’informer l’opinion publique
” réflexe d’un Etat paternaliste. Le processusd’Arusha
en est l’illustration. D’un côté, la censure a réussi
à limiter les incitations à la haine dans les médias
et à les empêcher qu’ils deviennent des tribunes de subversion
contre les négociations, de propagande ethnique et d’humiliation
de l’adversaire. Mais de l’autre, la politique de communication de l’Etat
n’a pas activement préparé les esprits à un accord
négocié ou à comprendre et en accepter le contenu[41].
Le
bilan décennal des activités médiatiques au Burundi
est sans aucun doute la prise de conscience de la nécessité
d’un apprentissage de la gestion de l’information au service du public.
Les tares de l’héritage de 30 ans de gestion monopartiste de l’information
continuent de rythmer la vie de l’espace médiatique. Ceci est aussi
valable pour la presse publique placée sous la férule de
l’autorité politique que pour la presse privée. En 1993,
le pouvoir n’a pas réussi sa mue, nécessaire pour garantir
les conditions de l’indépendance d’une presse d’Etat, au service
du public et du citoyen, avec l’avènement du pluralisme démocratique.
Sans cadre et sans moyens, la mise en place et les dérapages d’une
presse privée libre mais irresponsable ont justifié l’intervention
et les abus observés jusqu’ici. La crise politique déclenchée
le 21 octobre 1993 avec l’assassinat du président Melchior Ndadaye,
suivis des massacres à caractère ethnique à grande
échelle, a aggravé le fossé socio-ethnique au Burundi
sans épargner le paysage médiatique. Le journaliste s’est
promptement placé au service du politicien et a fait de sa profession
une arme. Le journalisme de haine et “pousse au crime ” tant à l’antenne
que sur le support-papier a aussi une part de responsabilité non
négligeable dans le conflit qui déchire le pays depuis sept
ans.
La
conséquence de tout ceci est la non-émergence de la culture
du débat contradictoire et tolérant dans une société
où la violence a pris une part trop importante dans la résolution
des conflits. Si une politique volontariste n’est pas mise en place pour
inverser cette tendance, le processus de paix ne pourra jamais s’imposer
comme une alternative crédible et souhaitable à la violence.
La presse aura ainsi un rôle prépondérant à
jouer dans la préparation des esprits à accueillir les termes
de l’accord de paix et dans l’accompagnement de la transition qui le suivra.