Burundi
– Human Rights Watch World Report 2000
Burundi:
La Justice Doit Faire Partie du Processus de Paix
March
23, 2000
Les abus commis par toutes les
parties à l'encontre des civils, la régionalisation croissante
duconflit en Afrique centrale et la menace de plus en plus grande
de voir des organisationsextrémistes se livrer à des
actes de violence soulignent l'urgence d'une résolution du conflitburundais.
Mais une paix qui n'exigerait pas que les auteurs de crimes soient jugés,
réduirait fortement les chances de voir le Burundi, ainsi
que la région toute entière, se stabiliser.
Plus
d'une centaine de milliers de civils a été tuée au
Burundi, par des Hutu et par des Tutsi.
Plusieurs
de ces massacres constituent des crimes contre l'humanité et certains
ont été qualifiées de génocide par une Commission
d'enquête de l'ONU. Ces crimes doivent être jugés au
plus tôt et de façon efficace tant par un tribunal international
que par les cours burundaises. Certains burundais et observateurs étrangers
proposent désormais qu'une nouvelle enquête internationale
soit ouverte et qu'une commission de Vérité et Réconciliation
soit mise en place au Burundi. De telles commissions peuvent apporter des
informations plus détaillées sur ce qui est connu déjà
de la tragique histoire du Burundi, mais elles n'ont pas pour but de juger
les auteurs de crimes et ne doivent en aucun cas pas servir à retarder
de telles poursuites.
Les
deux principaux mouvements rebelles - tous deux majoritairemment Hutu -les
Forces
Nationales
de Libération (FNL) et le Conseil National pour la Défense
de la Démocratie-Forces pour la Défense de la Démocratie
(CNDD-FDD) continuent à s'attaquer aux civils, tant Hutu que Tutsi,
ainsi qu'aux agences humanitaires qui tentent de leur venir en aide.
Des
membres des forces armées burundaises, largement Tutsi, continuent
à massacrer et à violer les droits des civils, particulièrement
des Hutu qu'ils accusent de soutenir la cause des insurgés. Les
autorités ont déplacé de force des centaines de milliers
de civils en septembre 1999, pour les parquer dans des camps de regroupement,
où ces populations survivent dans des conditions de vie des plus
misérables(1). Malgré les promesses faites il y a deux mois
de fermer ces camps, seuls quatre d'entre eux ont été démantelés.
La
dimension régionale du conflit est évidente. Les rebelles
burundais organisent des raids à partir de bases établies
en Tanzanie d'une part, et participent d'autre part aux combats qui se
déroulent en République Démocratique du Congo (RDC).
Des soldats appartenant aux forces armées burundaises combattent
en RDC, apparemment dans le but d'affaiblir et d'éliminer le FDD.
Le FDD et le FNL ont recruté des Hutu rwandais au Rwanda, en RDC
et au Burundi, qui combattent aujourd'hui contre le gouvernement burundais.
La RDC aurait fourni des armes au FDD. Des trafiquants ont également
été pris alors qu'ils tentaient de faire parvenir des armes
aux rebelles burundais, armes provenant apparemment du Zimbabwe et qui
avaient transité par la Zambie. Les combattant rwandais ont joué
un rôle important et actif au sein du FNL jusqu'à la fin janvier
début février, date à laquelle leurs compagnons d'armes
burundais se sont retournés contre eux et en ont massacré
plus de cent.
Il
semblerait également que des Tutsi burundais qui refusent toute
compromission avec les rebelles, essaient de recruter au Rwanda d'anciens
soldats de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) dans le but de créer
une milice opposée au Président burundais Buyoya. La possibilité
qu'un tel groupe refuse un possible accord de paix est réelle, ce
qui provoquerait un regain de violence dans ce conflit catastrophique.
Des
civils et agences humanitaires pris pour cibles par les rebelles
Le
FNL et le FDD n'ont pas participé aux négociations de paix
officielles, en partie suite à des objections émises par
les deux groupes d'opposition dont ils sont l'émanation. Le Palipehutu,
dont faisait à l'origine partie le FNL, a participé aux discussions
d'Arusha, tout comme le CNDD, le groupe qui a donné naissance au
CNDD-FDD. Tous deux ont insisté pour que soient exclus le FNL et
le FDD, qu'ils considéraient comme des mouvements militaires rivaux.
Le médiateur nommé à l'origine, l'ancien président
tanzanien Julius Nyerere, avait accepté leur exclusion. Nelson Mandela
a lui insisté pour qu'ils participent au processus de paix. Devenus
les deux groupes d'opposition armée les plus puissants au Burundi,
ils ont augmenté leurs activités militaires vers la fin 1999
et au début de cette année afin de démontrer leur
importance et de s'assurer une place à la table de négociation.
Autour
de Bujumbura
Outre
la lutte pour le pouvoir entre Hutu et Tutsi, il existe aussi des conflits
au sein d'un même groupe ethnique. Les combats qui ont opposé
les Hutu du FNL au Hutu du FDD dans le nord-est du Burundi à la
fin 1997, début 1998 se sont terminés à l'avantage
du FNL, qui s'est ainsi assuré le contrôle exclusif de cette
zone et représente aujourd'hui la principale menace pour les autorités
de Bujumbura et de ses environs. En septembre 1999, les autorités
burundaises ont soudainement ordonné à 350.000 résidents
de la province de Bujumbura-rurale de se rendre dans des camps de regroupement,
dans l'intention de limiter l'appui apporté au FNL par la population
Hutu et de ralentir sa progression vers la capitale. Cette décision
fut également prise pour calmer les extrémistes Tutsi qui
accusaient le gouvernement Buyoya d'inaction face à la menace posée
par les rebelles. Le FNL a continué à attaquer les soldats
postés dans les banlieues extérieures de Bujumbura, ainsi
d'ailleurs que les civils vivant à Bujumbura et dans sa région.
Ainsi,
le 4 janvier, des membres du FNL prirent un minibus en embuscade près
de Nyamugari, et en ont tué tous les passagers. Le 19 janvier, ils
attaquaient un véhicule transportant trois membres d'une organisation
humanitaire internationale, alors que ceux-ci revenaient du sud de la province
de Bujumbura-rurale. Les rebelles bloquèrent la route avec un arbre,
a peu près à mi-chemin entre les communes de Magara et Kabezi,
à une quinzaine de kilomètres de Bujumbura. Lorsque le véhicule
ralentit, un homme en treillis militaire fit signe au chauffeur de la voiture
de s'arrêter. Il sortit ensuite une arme automatique et fit feu sur
le véhicule, visant ses occupants. Presque instantanément,
environ vingt rebelles sortirent de la forêt, encerclèrent
la voiture et se mirent également à tirer. Caché derrière
le tableau de bord, le chauffeur de la voiture enclencha la marche arrière
et parvint à prendre la fuite.(2)
Le
18 février, peu après treize heures, une centaine de rebelles
pénétrait dans le camp de
regroupement
de Kabezi, camp où la densité de population est particulièrement
élevée. L'insigne bleu et jaune qu'ils portaient sur l'épaule
gauche les identifiait comme membres du FNL. Depuis l'intérieur
du camp, ils se mirent à tirer sur les soldats en poste au bureau
communal tout proche, juché sur une colline située en contrebas
du camp. D'autres rebelles qui, cachés dans la bananeraie, avaient
pu s'approcher davantage du bureau ouvrirent eux aussi le feu sur les soldats.
Ce groupe chantait l'Alléluia, qui semble être le chant de
bataille favori des rebelles du FNL.
Des
représentants de deux organisations humanitaires étaient
à Kabezi pendant l'attaque, leur
présence
signalée par des véhicules clairement identifiés.
L'un d'eux se réfugia dans le bureau
communal
avec les soldats. L'autre tenta de quitter le camp lorsque la fusillade
parut se calmer. Il fut stoppé par des rebelles qui exigèrent
de voir ses documents d'identité. Les rebelles critiquent souvent
les agences humanitaires, leur reprochant d'engager un nombre disproportionné
de Tutsi. Ses papiers l'identifiant comme un citoyen tanzanien, l'homme
fut autorisé à quitter le camp.
Les
soldats répondirent à l'assaut en tirant à leur tour,
notamment en direction du camp. Les civils du camp, majoritairement Hutu,
se sont mis à l'abri dès le début de la fusillade,
mais deux d'entre eux furent cependant tués, l'un probablement par
le FNL, l'autre par les soldats. Un autre civil et un soldat furent tués
par le FNL au bureau communal et sept autres soldats furent blessés.(3)
Fin
février, des rebelles du FNL attaquèrent des postes militaires
à Sororezo et Mugoboka, dans la banlieue nord de Bujumbura. Ils
firent également une courte percée dans la ville même,
plus précisément dans le quartier de Matanga, où ils
volèrent plusieurs civils et en blessèrent un.
Dans
l'est du pays
Dans
l'est du Burundi, le FDD, principal groupe rebelle, commença en
fin d'année dernière, à multiplier les attaques envers
des civils, dans le but de décourager les burundais réfugiés
enTanzanie de revenir au pays. Beaucoup de résidents qui
venaient de revenir d'exil durent ànouveau traverser la frontière.
D'autres, qui n'étaient encore jamais parti, furent eux aussi forcés
de quitter leur pays. Des petits groupes de rebelles s'en prirent aux communes
de l'est de la province de Ruyigi, une région de plaines toute proche
de la frontière avec la Tanzanie et qui est presque exclusivement
peuplée de Hutu.. Ils dépouillèrent les populations
de leur argent, récoltes et autres biens, et brûlèrent
des maisons et édifices publics. Certains civils qui tentaient de
leur résister furent tués. Ils ne s'en prirent aux militaires
que dans quelques rares cas, leur but consistant apparemment plus à
déstabiliser la région qu'à l'occuper. En décembre
et au début du mois de janvier, des rebelles du FDD tuèrent
quatre civils et brûlèrent au moins 600 maisons, deux écoles
primaires et un centre de santé dans la commune de Kinyinya. Ils
brûlèrent d'autres maisons et pillèrent une école
et un centre de santé à Nyabitsinda. A Gisuru, juste avant
la Nouvelle Année, ils tuèrent dix civils et un soldat, et
brûlèrent cinquante maisons. Ils kidnappèrent également
cinq civils, mais les relâchèrent par la suite.(4)
Le
week-end du 8 et 9 janvier, des rebelles, probablement membres du FDD,
attaquèrent lacommune de Butaganzwa, située à
l'ouest de la chaîne de collines qui divise la province de Ruyigi.
Ils brûlèrent au moins six maisons et une école primaire,
et tentèrent de faire de même avec le bureau communal. Le
même week-end, le FDD attaqua à nouveau la commune de Gisuru.
Trois civils furent tués et trente maisons incendiées à
Nyabitare. Le mardi onze janvier, vers midi, des assaillants non-identifiés,
probablement des rebelles, attaquèrent un employé d'une organisation
d'aide internationale, alors qu'il traversait en voiture la commune de
Kinyinya. Il fut blessé par balleà l'abdomen, mais
survécut.(5)
Entre
le 8 et le 25 janvier, des rebelles du FDD attaquèrent à
plusieurs reprises des civils dans et autour de la paroisse de Muriza,
province de Ruyigi. Selon des témoins, ils violèrent des
femmes et des jeunes filles lors d'au moins un de ces raids. Ils incendièrent
des maisons et une école, et volèrent au total environ cinquante
têtes de bétail et au moins autant de chèvres.(6)
Fin
janvier, des rebelles du FDD attaquèrent à nouveau des civils
dans la commune de Gisuru. Ils passèrent à tabac les résidents
qui ne purent ou ne voulurent pas leur donner d'argent ou de nourriture.
Ils volèrent du bétail et incendièrent plusieurs maisons.
Ils forcèrent également cinq personnes à les accompagner,
mais les relâchèrent un peu plus tard. Le 28 janvier, des
rebelles commirent un vol au couvent de Gisuru, après s'être
fait ouvrir les portes sous prétexte d'une urgence médicale.
Ils forcèrent trois des sœurs, deux burundaises et une italienne,
ainsi que deux gardiens de la paroisse, à les accompagner à
pied vers la frontière. Après plusieurs heures, les sœurs
et l'un des gardiens furent relâchés. L'autre gardien fut
libéré plus tard, après avoir été passé
à tabac, sous prétexte qu'il n'avait pas d'argent à
donner aux rebelles.
Cette
tactique de la terreur a fonctionné. Selon différents porte-parole
du HCR, plus de 50.000 burundais ont fui vers la Tanzanie entre octobre
1999 et début janvier 2000, et 24.000 autres au cours du seul mois
de janvier.
Dans
l'intérieur du pays
Les
rebelles ont également lancé sporadiquement des raids dans
les provinces de l'intérieur du pays. Tant le FNL que le FDD ont
opéré dans cette zone et il n'est pas toujours facile de
dégager les responsabilités des uns et des autres. Le jeudi
13 janvier, à environ 17 heures, des hommes armés -selon
certains, des membres du FNL- ont organisé une embuscade et tuèrent
les treize occupants d'un pick-up, sur la route reliant Bugarama et Muramvya,
dans la province de Muramvya. Environ dix minutes plus tard, les mêmes
hommes ou un autre groupe s'en prenaient à un minibus transportant
des passagers vers Muramvya. Seules trois personnes eurent la vie sauve.
Parmi les victimes, se trouvaient l'administrateur de la commune de Cendajuru
(province de Cankuzo), sa femme et plusieurs officiers en permission. Les
survivants et témoins estiment qu'environ trente rebelles, qui se
trouvaient dans la zone depuis le début de l'après-midi,
ont orchestré et participé à l'attaque.(7) Tous les
témoins ont affirmé que cette embuscade les a totalement
pris au dépourvu, du fait que la Route Nationale 2, sur laquelle
elle a eu lieu, était jusqu'alors considérée comme
sûre. Ce raid illustre parfaitement la vulnérabilité
des burundais et les risques auxquels ils sont exposés dans leur
vie quotidienne.
Pendant
le week-end du 15 et 16 janvier, des rebelles, probablement membres du
FDD, menèrent plusieurs attaques dans la commune de Makebuko (province
de Gitega), au centre du pays. Dans la soirée du samedi quinze janvier,
un groupe entra dans la ville, attaqua le bureau administratif et tenta
d'y mettre le feu. Deux gardiens furent tués. Plus tard dans la
soirée, un raid fut mené sur une clinique locale. Des médicaments
et autres fournitures médicales furent volés. Le dimanche
soir, des rebelles revenaient dans la même zone pour piller et incendier
un autre centre de santé, à Maramvya, quelques kilomètres
au nord de Makebuto. Deux personnes perdirent la vie lors de ce raid, l'une
d'elles était un gardien de troupeaux qui résista lorsque
les rebelles tentèrent de lui voler son bétail.(8)
Attaques
de civils par les forces armées burundaises
Le
31 décembre 1999, des soldats de l'armée burundaise massacrèrent
environ quarante
personnes
sur la route reliant Kabezi à Bujumbura. Un officier avait apparemment
donnée l'ordre de fermer cette route après que deux soldats
aient été tués dans une embuscade rebelle, trois jours
plus tôt, dans la même zone. Les civils n'étaient pas
au courant et furent tués alors qu'ils se rendaient à Bujumbura.
Début
février, des rebelles du FNL ont attaqué juste avant l'aube
un poste militaire proche de
Kavumu,
un camp de regroupement largement peuplé de Hutu et situé
juste au-delà des limites de Bujumbura. Les soldats répondirent
au feu ennemi et continuèrent apparemment à tirer après
que les rebelles se soient enfuis en direction des collines. Le camp de
regroupement, situé sur le côté, n'était pas
sur le chemin emprunté par les rebelles. Cependant, des coups de
feu furent tirés vers le camp et quatre personnes, qui se trouvaient
dans la même maison, furent tués. Des résidents du
camp, interviewés par des membres de Human Rights Watch, ont déclaré
que les balles avaient été tirées par des soldats
et que les faits s'étaient produits après que les rebelles
aient pris la fuite et se soient dirigés dans la direction opposée.
Lors d'une autre fusillade entre les soldats du poste et des rebelles,
un enfant de huit ans fut tué et un adolescent de treize ans blessé.
Des résidents du camp déclarèrent par la suite que
c'était les soldats qui, tirant depuis leur poste de garde, étaient
responsables de ces morts.(9)
Dans
l'est du pays, le matin du 25 janvier, des soldats burundais tuèrent
des civils dans les environs de la paroisse de Muriza où, lors des
jours précédents, des rebelles du FDD s'étaient livrés
à des pillages et avaient incendié des maisons. Après
avoir mis les rebelles en fuite, les soldats tuèrent au moins vingt-trois
personnes à Rusumu. Certaines informations semblent cependant laisser
croire que le nombre de morts pourrait s'élever à 63. La
victime la plus âgée était un homme de 71 ans, la plus
jeune étant un bébé âgé de huit mois.
Dans l'après-midi, des soldats tuèrent au moins vingt-six
personnes -selon certaines informations, 53 personnes furent tuées-
à Rubano. Parmi les victimes se trouvaient des personnes âgées,
des enfants et huit bébés.(10) Deux jours plus tard, à
Nyabigozi, des soldats tuaient une femme et son enfant, apparemment lors
d'une fusillade avec des rebelles. Le lendemain, des soldats tiraient sur
une femme dans la commune de Kinyinya et la tuaient. Là aussi, il
semble que les faits se soient produits alors qu'ils poursuivaient des
rebelles. Le 29 janvier, un officiel de la commune de Bweru réclamait
l'intervention de l'armée suite à des attaques menées
par le FDD dans la région. Il organisa une parodie d'enquête
judiciaire afin d'identifier, parmi les résidents de la commune,
ceux qui, selon lui, soutenaient la cause du FDD.
Les soldats prirent
ensuite le relais; ils massacrèrent 33 civils et en blessèrent
deux autres, quifurent par la suite hospitalisés à
Bweru. Ils incendièrent également vingt-trois maisons appartenant
à des personnes qu'ils accusèrent d'avoir hébergé
les rebelles.(11)
Violations
du droit humanitaire international
Les
attaques menées par les forces armées burundaises, le FNL
et le FDD sur les civils et leurbiens sont des violations flagrantes
du droit humanitaire international. L'utilisation par le FNL de la population
civile du camp de Kabezi en tant que bouclier humain, lors de l'assaut
mené sur le poste militaire tout proche, est également une
violation de ce droit. Le fait que les soldats aient fait feu en direction
du camp de Kabezi peut également constituer une violation du droit
humanitaire international. Les autorités militaires doivent enquêter
afin de déterminer si les soldats avaient pris toutes les mesures
possibles afin de protéger les civils, lorsqu'ils répondirent
à l'assaut en tirant en direction du camp.
Des
officiers de l'armée burundaise, des dirigeants du FNL et du FDD,
ainsi que des représentants d'organisations humanitaires internationales
se sont récemment réunis à Genève afin de discuter
des attaques ayant visé les populations civiles et les agences humanitaires.
Lors de cette rencontre, des représentants du Comité International
de la Croix-Rouge passèrent en revue une série de textes
et dispositions du droit international humanitaire, rappelant à
toutes les parties la responsabilité qui leur incombe de protéger
les non-combattants. Les participants conclurent que la protection des
civils était en effet une priorité, mais ne signèrent
aucun document les engageant à l'assurer. Depuis, les rebelles ont
continué à s'attaquer à des cibles civiles. Le Burundi,
en sa qualité de signataire des Conventions de Genève et
du Deuxième Protocole Facultatif, est dans l'obligation de respecter
les dispositions de ces traités.
Dans
un cas exceptionnel, les soldats n'ont pris aucune mesure de représailles
envers les résidents du camp de Kabezi, bien que des insurgés
aient lancé une offensive envers leur poste à partir de ce
camp. Il semble également que lors de cette même attaque,
le commandant des rebelles du FNL ordonna à ses hommes de ne pas
tirer sur une camionette civile qui passait sur une route en contrebas.(12)
Recrutement
et structure du FNL
Peu
d'informations concernant l'organisation des deux principaux mouvements
rebelles n'a été rendue publique. Grâce à une
série d'entretiens avec des rwandais et burundais qui ont récemment
déserté le FNL ou été capturés par l'armée
burundaise, Human Rights Watch a pu cerner de plus près la manière
dont le FNL fonctionne dans la région de la capitale.
Les
anciens membres du FNL que nous avons rencontrés ont affirmé
que le FNL, au cours de ces derniers mois, fonctionnait sur base de trois
centres d'activité principaux, dans la région de
Bujumbura.
Le premier, situé à Rukoko, au nord-est de la capitale, sert
de base auxcommandement militaire et de camp de repos pour les malades
et les blessés. Le second est situé dans la zone d'Isale,
Mubimbi et Mageyo, à l'est de Bujumbura, le troisième étant
lui au sud de la ville, à Mutambu et Kabezi. Le leader du mouvement,
Cosan Kabatura, opère depuis l'extérieur du pays. Le chef
des opérations au Burundi est Agaton Rwasa. Albert Sibomana commande
le bataillon des Aigles (anciennement appelé bataillon des Léopards),
divisé en deux compagnies, la rouge et la noire, et qui a récemment
opéré dans la région d'Isale. Jean-Marie Hakizimana
commande lui un deuxième bataillon, déployé dans la
région de Mutambu et Kabezi. Les combattants vivent en petits groupes
et occupent généralement les maisons abandonnées par
les résidents que le gouvernement a envoyé dans les camps
de regroupement. Ils vivent principalement de ce qu'ils peuvent voler dans
les champs environnants.
Selon
certains témoins, le FNL disposerait d'environ 1.000 hommes dans
les environs deBujumbura. Selon une autre source, proche des rebelles,
le total serait de plus de 2.000. Untémoin nous a rapporté
que le FNL aurait subi de lourdes pertes l'année dernière,
suite àl'intensification de leurs attaques sur la capitale.
Selon lui, le nombre de rebelles présents à Kabezi serait
tombé de 300 à 150, chute due aux actions menées par
l'armée burundaise, aux maladies et aux désertions. Ce témoin
a également affirmé que le FNL était en train de recruter
des jeunes hommes et des adultes dans la ville et les camps de regroupement,
afin de se renforcer. Et il a ajouté que les rebelles recrutaient
des enfants âgés de seulement quatorze ans.
Un
autre témoin proche du FNL a décrit une situation toute autre,
affirmant que le FNL était loin d'être le mouvement en perte
de vitesse décrit par certains. Selon lui, le FNL a amené
des renforts dans la région de Kibuye en décembre et était,
à certaines périodes, capable de contrôler en partie
les douze kilomètres de route qui séparent Kibuye de Rushubi,
le centre administratif de la commune et de la province. Il a ajouté
que l'armée burundaise avait accru sa présence dans la région,
mais que malgré les soldats supplémentaires, elle n'a pas
été capable de déloger les rebelles de leurs positions
à Kibuye et Rutegama. Selon ce témoin, le FNL se déplace
librement dans et autour des camps de regroupement et jouit du plein appui
de la population. Il semble que les rebelles aient annoncé aux résidents
locaux qu'ils n'étaient pas là pour les dépouiller
de leurs biens mais bien pour protéger leurs maisons des soldats
qui voudraient les détruire. Il est possible que cette description
du FNL et de sa force ait été, il y a quelques semaines,
relativement proche de la réalité, mais elle ne semble pas
tenir compte des conséquences négatives qu'a eu le massacre
par le FNL des combattants rwandais qui faisaient partie de ses rangs,
et que nous décrivons ci-dessous.
Les
rwandais du FNL
Depuis
longtemps, des informations semblent démontrer que des Hutu rwandais
font partie des mouvements rebelles burundais. On estime souvent que ces
rwandais sont des exilés, qui ont participé au génocide
des Tutsi au Rwanda en 1994, soit en tant que membres de la milice
Interahamwe,
soit en tant que soldats des Forces Armées Rwandaises. Selon des
déserteurs du FNL, les rwandais ont joué jusqu'à récemment
un rôle important au sein du FNL et étaientgénéral
ement d'anciens soldats des FAR, et non des combattants Interahamwe.(13)
Selon
ces témoins, les rwandais ont composé parfois près
de la moitié des groupes de
combattants
dans certaines unités actives autour de Bujumbura. Il semble que
la moitié des postes de commandement étaient tenus par des
rwandais, en tout cas dans le bataillon des Aigles. Les postes de commandement
étaient accordés en alternance à des rwandais et des
burundais. Il semble également que des rwandais ont souvent eu des
supérieurs ou des subordonnés burundais. Cette structure
a peut-être été mise en place pour assurer en douceur
la bonne intégration des deux communautés nationales. En
fait, jusqu'il y a quelques mois, rwandais et burundais semblaient collaborer
sans difficulté apparente dans leur lutte contre le gouvernement
burundais.(14)
Le
groupe de rwandais le plus important ayant rejoint les rangs du FNL comptait
environ 140hommes. Il opérait à l'origine dans la
forêt de Nyungwe, au sud-ouest du Rwanda, et combattait le gouvernement
rwandais. Le groupe s'est déplacé vers le sud pour se rendre
au Burundi, après que l'Armée Patriotique Rwandaise ait,
en novembre 1996, attaqué le Congo (le Zaïre à l'époque)
et désorganisé les bases arrières dont il dépendait.
Lorsque les combattants arrivèrent dans la province de Cibitoke,
au nord-ouest du Burundi, ils décidèrent de rejoindre les
rangs du FNL, sous la forme d'une unité. De par leur nombre, les
armes dont ils disposaient et leur expérience, ils constituaient
un renfort non-négligeable pour le FNL, ce qui explique peut-être
pourquoi leur commandant, le sous-lieutenant Silas Rugira, fut nommé
commandant en second de Sylvestre Nibayubahe, alors chef des opérations
du FNL. Le Colonel Minani, porte-parole de l'armée burundaise, a
fourni à Human Rights Watch des copies de documents datés
du 21 mai 1997 et des 20 et 21 novembre 1997, qui semblent formaliser cette
coopération. L'un des documents affirme que les rebelles rwandais
et burundais partagent une même mission, celle de libérer
le peuple "Bahutu". Le FNL recruta ensuite deux autres groupes de combattants,
l'un composé de vingt-cinq hommes, l'autre de quatre, dans la forêt
de Nyungwe au Rwanda. D'autres anciens soldats des FAR furent recrutés
en République Démocratique du Congo et au Burundi. Si le
groupe qui signa l'accord avec le FNL au début de 1997 le fit probablement
pour des raisons idéologiques, les rwandais qui par la suite rejoignirent
les rangs du FNL étaient surtout d'anciens
combattants
à la dérive, sans armes mais prêts à les reprendre
parce que n'ayant d'aucune autre perspective. L'un d'entre eux, par exemple,
errait dans la région depuis 1994 et était même allé,
à pied, jusqu'en Zambie. Il rentrait au Rwanda lorsqu'il fut recruté
au Burundi.(15)
Des
six rwandais avec lesquels Human Rights Watch a pu mené, quatre
étaient d'anciens membres des FAR. Aucun d'entre eux n'était
un ancien de la milice Interahamwe. Deux des anciens soldats avaient été
en poste dans des régions, où il est probable qu'ils aient
participé au génocide des Tutsi rwandais de 1994. La participation
des deux autres à ce même génocide semble improbable,
compte tenu des zones où ils avaient été affectés
pendant cette même période. L'un des rwandais était
réfugié civil en RDC jusqu'à son recrutement par le
FNL. Il affirme ne pas avoir été membre de l'Interahamwe,
ce qui paraît vraisemblable compte tenu de sa région d'origine
et de son affiliation politique, mais ne garantit cependant pas qu'il n'ait
pas participé au génocide malgré tout. Le sixième
rwandais était un enfant qui avait fui le Rwanda à l'âge
de neuf ans et survécu au Burundi en travaillant comme employé
de maison, jusqu'à ce qu'il soit forcé d'accompagner le FNL
en tant que porteur, après le pillage de la maison dans laquelle
il travaillait. Alors âgé de quinze ans, il avait été
forcé de rester avec les rebelles et avait servi de cuisinier aux
combattants.
Toutes ces informations,
bien que limitées, suggèrent que les rwandais qui font partie
des rangs rebelles au Burundi, sont plus souvent des anciens membres des
FAR que de la miliceInterahamwe, et que seuls certains de ces soldats
ont participé au génocide.(16)
Plusieurs
témoins ont également mentionné le fait que des rwandais
combattent aux côtés des
rebelles
du FDD.
Divisions
au sein du FNL
Au
début du mois de février, des membres Hutu du FNL, aux ordres
du chef des opérationsAgathon Rwasa, tuèrent de façon
systématique leurs compagnons d'armes rwandais. Les autorités
burundaises estiment que de deux à trois cent combattants rwandais
furent ainsi massacrés. Des témoins parlent eux d'un total
d'environ cent morts.(17)
Selon
plusieurs survivants, un certain nombre de rebelles rwandais et burundais
avaient déserté les rangs du FNL au cours des mois précédant
ce massacre, certains découragés par les pertes encourues
suite à des combats avec l'armée burundaise ou par les privations
de plus en plus sévères, d'autres convaincus par les programmes
radiophoniques émanant des autorités et affirmant que ceux
qui se rendraient seraient bien traités. Dès septembre 1999,
les dirigeants du FNL se mirent à suspecter les rwandais de vouloir
quitter le mouvement, apparemment parce qu'ils avaient été
contactés, par courrier ou en personne, par des compatriotes récemment
arrivés et qui cherchaient à les convaincre de rentrer au
pays.(18)
Les
dirigeants du FNL accusèrent ainsi un officier rwandais de préparer
sa désertion et lerelevèrent de ses fonctions, lui
confisquant son arme, à la fin du mois d'octobre 1999. Endécembre,
des officiers du FNL désarmaient un grand nombre de combattants
rwandais et lesconfinaient au camp de Gitenga, dans la commune de
Kabezi, leur annonçant qu'ils étaienttemporairement
retirés du service actif. Entre le 1er et le 3 janvier, neuf officiers
rwandais furent suspendus; un autre fut arrêté à Gitenga
le 28 janvier. Pendant cette même période, lecommandant
local du FNL fit arrêter et exécuter cinq burundais qu'il
suspectait de déloyauté.
Selon
un témoin, les dirigeants du FNL prirent la décision de tuer
les rwandais le 29 janvier. Ils commencèrent par exécuter
les officiers, qui pour ce faire furent réunis dans une maison.(19)
Deux
jours plus tard, le commandant de bataillon Albert Siboma dirigeait l'exécution
descombattants rwandais chargés de défendre différentes
positions près de Kibuye, dans la commune de Isale. Dans l'un des
cas, les combattants du FNL convoquèrent une vingtaine de rwandais
et de burundais à trois heures du matin, prétextant l'arrivée
prochaine de soldats burundais. Ils séparèrent les rwandais
des burundais et ordonnèrent aux rwandais de leur remettre leurs
armes et d'enlever leurs tenues militaires. Ils les emmenèrent ensuite
dans une maison où ils les mitraillèrent.
Ils
quittèrent ensuite les lieux, convaincus de les avoir tous tués,
mais quelques rwandaissurvécurent et purent raconter ce qui
s'était passé. Ailleurs, un burundais en détention
parce qu'on le soupçonnait de vouloir déserter, vit que l'on
amenait neuf rwandais dans la maison où il se trouvait. Il fut ensuite
libéré et réussit à prendre la fuite. Il ne
fut donc pas témoin de l'exécution des rwandais qui semble
avoir eu lieu. Segatare, le commandant du bataillon de réserve,
se rendit lui à un autre poste occupé par des rwandais. Il
arriva dans la nuit du 1er ou du 2 février, accompagné de
quarante rebelles du FNL et ordonna que l'on réveille et qu'on ligote
vingt-trois combattants qui dormaient, tant rwandais que burundais. Segatare
et ses hommes emmenèrent les captifs à un endroit appelé
Kagorogoro, à la frontière des communes de Isale et de Mugangomanga.
Là, furent exécutés les huit prisonniers rwandais.
Les burundais furent relâchés, à l'exception d'un seul,
accusé
d'être trop proche des rwandais. Celui-ci parvint à s'échapper
un peu plus tard, lorsque les rebelles prirent la fuite alors qu'arrivait
l'armée burundaise.(20)Les 5 et 6 février, des pêcheurs
opérant sur le Lac Tanganyika firent savoir que la rivière
Rusizi charriait des cadavres, qui aboutissaient dans les eaux du lac.
Plusieurs des cadavres avaient les bras liés dans le dos. Le 13
février, des chercheurs de Human Rights Watch qui examinèrent
en pirogue les rives du lac notèrent la présence, dans les
roseaux, de quatre corps. L'un des cadavres était celui d'un jeune
homme, dont la jambe semblait avoir été amputée au
niveau du genou quelque temps plus tôt. La cause de la mort n'était
pas apparente, mais un autre jeune homme était manifestement mort
d'un coup de machette à l'arrière du cou, sans doute assené
alors qu'il était couché par terre, sur le ventre. Un troisième
cadavre avait été décapité. Tous montraient
des signes de décomposition suggérant qu'ils étaient
dans l'eau depuis au moins une semaine. Ces corps faisaient partie des
seize cadavres que les pêcheurs avaient signalé les jours
précédents. Il semble que ces meurtres soient liés
au conflit opposant les rwandais et burundais au sein du FNL.
Les
cadavres retrouvés peuvent être ceux de rwandais tués
par le FNL ou ceux de rebelles duFNL tués par des rwandais
cherchant à se venger du massacre de leurs compagnons.
Bien
que de nombreux rebelles rwandais semblent avoir été tués
ou s'être enfuis, certainscontinuent à collaborer avec
le FNL. L'un deux, Boniface Karinganire, sous-lieutenant dans
l'ancienne
armée rwandaise, est, depuis mai 1997, officier supérieur
au sein du FNL. Selon les informations dont nous disposons, il faisait
toujours partie, à la mi-février, de l'état-major
du FNL. L'officier qui a dirigé l'attaque du 18 février à
Kabezi, mentionnée plus haut, à ce jour là donné
des ordres à ses hommes en Kinyarwanda, ce qui indique que lui,
ses soldats ou tous étaient rwandais.(21)
Une
personne affirmant être en contact avec le commandement du FNL a
déclaré à Human Rights Watch que les rebelles avaient
effectivement tué des rwandais qui faisaient partie de leurs rangs.
Il a cependant affirmé qu'il s'agissait d'un acte préventif,
destiné à faire avorter un plan conçu par des rwandais,
des soldats burundais et des rebelles du FDD et ayant pour but d'assassiner
les dirigeants du FNL. Des affrontements territoriaux avaient opposé
le FNL et le FDD à la fin de 1997 et au début de 1998. A
la suite de ces combats, le FDD avait en grande partie déserté
la région, certains rebelles s'enrôlant au sein de l'armée
burundaise, les autres se déplaçant vers l'ouest du pays
pour continuer la lutte contre le gouvernement. Les hostilités entre
les deux groupes rebelles n'ont depuis jamais cessées, des civils
accusés de soutenir l'un ou l'autre des camps étant même
la cible d'attaques menées par le camp adverse. De nombreuses manœuvres
politiques sont aujourd'hui en train de se produire, dans la cadre des
négociations de paix, la rumeur allant dans le sens d'un rapprochement
entre le FDD et le gouvernement. Dans ce contexte, une entreprise concertée
visant à affaiblir le FNL n'est pas impossible, mais le complot
décrit par cet informateur ne concorde cependant pas avec certains
des faits et caractéristiques de la situation.
Une
autre source proche du FNL a, elle aussi, reconnu l'existence de massacres
et avancé lanotion de frappe préventive. Cependant,
selon cette source, les rwandais auraient été contactés
par les autorités militaires burundaises, qui leur auraient demandé
de tuer les dirigeants du FNL et promis en échange de l'argent et
soit leur intégration dans l'armée burundaise, soit un retour
au Rwanda.(22)
Que
les autorités burundaises soient arrivés à un quelconque
accord ou non avec les rwandais, elles ont traité de manière
correcte ceux qui se sont rendus ou ont été capturés.
Le porte-parole de l'armée burundaise a déclaré à
Human Rights Watch que les rwandais étaient des "survivants" du
massacre orchestré par le FNL et non des "prisonniers", même
s'ils étaient maintenus sous bonne garde. Les blessés furent
placés à l'hôpital de Bujumbura pour y recevoir les
soins nécessaires. Les autorités ont indiqué qu'elles
n'aveint pas l'intention d'extrader ces "survivants" vers le Rwanda. Un
officiel a même affirmé, sans donner davantage d'explications,
que le gouvernement burundais avait l'obligation de les "protéger".(23)
Risques
de violence accrue
La
plupart des burundais n'ont qu'une connaissance très limitée
du contenu des négociations de paix. Les hommes politiques burundais,
soucieux de préserver leur popularité, ne révèlent
qu'à contrecœur les possibles concessions qu'ils envisagent de faire.
D'autre part, les médias, contrôlés par le gouvernement,
ont décrit les mouvements armés d'opposition comme des groupes
terroristes et génocidaires. Lorsqu'un accord sera signé,
il est possible que des extrémistes Tutsi cherchent à mobiliser
leurs partisans pour rejeter les compromis négociés avec
des groupes ainsi diabolisés. A la mi-février, des Tutsi
ont protesté dans les rues de Bujumbura après que le Président
Mandela ait parlé de manière franche de la nécessité
de voir les Tutsi partager le pouvoir avec les Hutu. Les manifestants n'étaient
pas très nombreux et les forces de sécurité gouvernementales
purent rapidement disperser la manifestation. Cependant, dans le passé,
des groupes peu nombreux de miliciens Tutsi ont réussi à
paralyser complètement certaines villes. Il semble qu'en février,
au Rwanda, au moins un recruteur cherchait à convaincre des soldats
Tutsi démobilisés de l'APR de se joindre à une milice
opposée à tout accord qui inclurait des concessions significatives
envers les Hutu. Étant donné le fait qu'une grande partie
de la population dispose ou peut facilement se procurer des armes à
feu, on peut craindre que de nombreuses personnes ne soient tuées
ou blessées si des extrémistes, qu'ils soient Tutsi ou Hutu,
décident de s'attaquer à l'un ou l'autre des deux groupes
ethniques ou aux membres des forces gouvernementales.
Le
besoin de justice
Après
l'assassinat en octobre 1993 de Melchior Ndadaye, le premier Hutu élu
président duBurundi à l'issue d'un scrutin libre,
les Hutu ont massacré des milliers de Tutsi, souvent après
y avoir été incités par les dirigeants politiques
ou des membres de l'administration locale. Des soldats et policiers burundais,
parfois aidés par des civils Tutsi, se sont alors livrés
au massacre de milliers de Hutu, y compris dans des régions du pays
ou très peu sinon aucun Tutsi n'avait été tué.
Tant
les autorités burundaises que la communauté internationale
ont reconnu la gravité de cescrimes et la nécessité
de punir ceux qui les avaient commis. En 1994, les signataires de la
Convention
de Gouvernement, représentant tous les principaux partis burundais,
ont qualifié de génocide les massacres de 1993 et appelé
à l'établissement d'une commission d'enquête judiciaire
internationale. Dans le Programme Politique de Transition, adopté
lors de la formation du gouvernement aujourd'hui en place, les partis ont
annoncé leur volonté de demander la création d'un
tribunal international chargé de poursuivre les auteurs des crimes.
En
1994, une délégation du Conseil de sécurité
de l'ONU s'est rendue au Burundi. Elle mit l'accent sur la nécessité
de juger les auteurs des massacres de 1993 et mentionna la possibilité
de mettre en place un tribunal international chargé de cette responsabilité.
En 1995, le Conseil de Sécurité a adopté une résolution
établissant une commission chargée d'enquêter sur ces
crimes. Le texte de la résolution rappelait le fait que "l'impunité
provoque le mépris de la loi et mène à des violations
du droit humanitaire international." Dans un rapport présenté
l'an dernier, la commission a conclu qu'un génocide avait été
commis envers les Tutsi en 1993 et que la compétence judiciaire
de la communauté internationale vis-à-vis d'un crime de cette
nature devait être affirmée. La commission a qualifié
de « tueries indiscriminées » les massacres de Hutu,
bien que des preuves existent en nombre suffisant pour affirmer que certains
de ces massacres constituent des crimes contre l'humanité.
Les
tribunaux burundais n'ont toujours pas rendu justice de manière
satisfaisante en ce quiconcerne la plupart des crimes commis en
1993. Les magistrats chargés de l'affaire Ndadaye ont jugé
coupables un certain nombre d'officiers de grade peu élevé,
mais ont acquitté plusieurs officiers supérieurs ou de stature
politique plus importante. Les autres tribunaux n'ont jugé qu'environ
vingt pour cent des 9.500 personnes emprisonnées pour avoir apparemment
participé aux crimes de 1993. La plupart des accusés sont
Hutu et virtuellement l'ensemble des juges sont Tutsi, ce qui soulève
de nombreux doutes quant à la crédibilité des verdicts
prononcés.
Le
Conseil de Sécurité n'a pas non plus agi de manière
à assurer la justice au Burundi, malgré les recommandations
de sa propre commission et le désir en ce sens exprimé par
l'actuel
gouvernement
burundais.
Étant
donné l'incapacité de la justice à établir
des responsabilités individuelles, les hommespolitiques ont
assigné en bloc la responsabilité des crimes passés
à l'un ou l'autre des deux groupes ethniques, contribuant ainsi
à renforcer les sentiments de haine et de crainte qui divisent Hutu
et Tutsi. Les tribunaux ne rendant pas la justice de manière crédible,
les dirigeants politiques définissent eux-mêmes les culpabilités
en se basant sur leur propre version de l'histoire. Lors d'une de ses premières
apparitions en tant que médiateur, Nelson Mandela a appelé
les participants aux débats à laisser le passé derrière
eux. L'orateur qui lui succéda, un burundais, se mit à réciter
une fois de plus la litanie des crimes commis selon lui par l'autre partie.
Dans ce qui restera certainement comme un cas unique dans les annales des
négociations et de la diplomatie, les participants présents
à Arusha ont décidé qu'arriver à une interprétation
mutuellement acceptable du passé est capital si l'on souhaite mettre
fin à la guerre civile. L'une des quatre commissions établies
à l'origine dans le cadre des négociations a ainsi pour responsabilité
de produire une telle description de la nature du conflit et des ses causes
historiques.
Mandela
a mentionné la possibilité d'une amnistie pour certains crimes
du passé, mais a exclud'office la possibilité de l'accorder
aux responsables du génocide, des crimes contre l'humanité
et du coup d'état contre le Président Ndadaye. Comme l'a
indiqué Mandela, établir une distinction entre les crimes
politiques et ethniques pourrait se révéler impossible au
Burundi, un pays où les hommes politiques ont traditionnellement
utilisé les massacres ethniques afin d'assurer ou de renforcer leur
pouvoir. Il est cependant nécessaire, comme il l'a affirmé
avec insistance, que les individus coupables des génocide, de crimes
contre l'humanité et de l'assassinat de Ndadaye soient jugés
pour leurs actes. Si de tels crimes devaient rester impunis, il est certain
que des extrémistes pourraient être tentés de recourir
à nouveau à de telles extrémités. L'affirmation,
maintes fois réitérée, selon laquelle il est nécessaire
d'établir un état de droit au Burundi perdrait toute crédibilité.
Enfin, le rendu de la justice pour les crimes de moindre gravité
serait lui aussi remis en question.
Ce
qui est vrai pour le Burundi l'est aussi pour l'ensemble de la région.
Étant donné les liens qui unissent les conflits qui déchirent
l'Afrique Centrale, les massacres ethniques en République Démocratique
du Congo, les sentiments de haine et de peur qui divisent Hutu et Tutsi
dans les provinces du Kivu et, enfin, les menaces qui pèsent toujours
sur un gouvernement apparemment stable comme celui du Rwanda, la communauté
internationale doit montrer sans équivoque que les auteurs de génocides
et de crimes contre l'humanité seront punis, et ce quels qu'ils
soient et quel que soit l'endroit où ils ont commis leurs crimes.
Ne pas réagir face à de tels crimes, dans tous les pays de
la région, aurait pour conséquence de saper l'effet préventif
que peuvent avoir les procès menés par le Tribunal Pénal
International pour le Rwanda (TPIR).
De
la même manière, établir une instance internationale
chargée de juger les auteurs de crimes au Burundi permettrait de
renforcer l'impact du travail que réalise le TPIR. Étant
donné le nombre d'affaires en suspens et les problèmes administratifs
qui dans le passé ont affecté le TPIR, il serait bon de mettre
en place un instance séparée du TPIR, mais qui agirait en
coordination avec lui et disposerait d'une structure administrative, d'un
procureur et d'une chambre de première instance qui lui seraient
propres. Cette instance devrait être structurée de manière
à pouvoir bénéficier de la jurisprudence créée
par le TPIR et partager avec celui-ci les mêmes chambres d'appel.
A l'instar du Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie,
le mandat du tribunal pour le Burundi ne devrait pas se terminer à
une date prédéfinie. En créant une instance capable
de juger tant les crimes du passé que ceux qui pourraient être
commis à l'avenir, la communauté internationale délivrerait
ainsi un avertissement clair aux extrémistes de tous bords, qui
pourraient être tentés de provoquer des violences ethniques
afin de bouleverser la mise en œuvre des accords de paix.
La
majorité des affaires aujourd'hui en attente serait jugée
par les tribunaux burundais. Compte tenu du nombre limité de tribunaux
disponibles et de leurs maigres ressources, la communauté internationale
doit commencer à préparer les mécanismes d'assistance
qui leur seront nécessaires pour fonctionner de manière efficace
et dans le respect des lois. De la même manière, la communauté
internationale doit être prête à assurer la formation
intensive de personnel judiciaire, afin de remédier à l'actuelle
pénurie de professionnels. Cette formation devrait également
permettre d'intégrer davantage de Hutu dans le système judiciaire
burundais, ce qui contribuerait à renforcer, au sein de la communauté
Hutu, la crédibilité des jugements prononcés. La communauté
internationale doit également insister auprès des autorités
burundaises pour que celles-ci acceptent que des juristes étrangers
agissent en tant que juges, experts et procureurs lors de ces procès,
tout comme ils agissent aujourd'hui en tant qu'avocats de la défense.
Dans un monde où les autorités judiciaires se prononcent
de plus en plus souvent sur des génocides et de crimes contre l'humanité
commis en dehors de leur frontières nationales, les burundais ne
peuvent que bénéficier d'une aide apportée par des
juristes étrangers au traitement, et surtout au traitement dans
la transparence, de la masse énorme d'affaires qui paralyse leur
système judiciaire.(24)
Il
semble aujourd'hui que les négociateurs burundais aient décidé
qu'une autre commissiond'enquête internationale chargée
d'examiner le génocide et les crimes contre l'humanité devait
être établie. Son champ d'action n'a pas encore été
déterminée, mais si elle devait enquêter sur les événements
de 1993, il s'agirait là de la troisième enquête menée
sur ces massacres. En effet, avant que la commission de l'ONU ne se mette
au travail, un groupe d'ONG internationales avait enquêté
sur l'assassinat de Ndadaye et les massacres qui suivirent.(25) Les négociateurs
sont également favorables à la création d'une commission
nationale pour la vérité et la réconciliation. Des
enquêtes complémentaires peuvent permettre de mieux comprendre
la genèse des événements tragiques qui ont eu lieu
au Burundi, mais elles ne peuvent en aucun cas empêcher que ne soit
mises en œuvre des procédures immédiates d'enquête
et de poursuites à l'encontre des individus responsables. Ces initiatives
servent des objectifs différents et ne peuvent être considérées
comme interchangeables.
Les
accords de paix doivent permettre que la justice soit rendue de manière
adéquate, maisdoivent également garantir aux membres
des organisations des droits de l'homme locales etinternationales
la possibilité de faire leur travail en toute liberté. Le
bureau du Haut-Commissariat aux Droits de l'Homme de l'ONU doit être
prêt à étendre ses opérations au Burundi. De
leur côté, les donneurs d'aide internationaux doivent eux
être prêts à apporter les ressources qui rendront possible
cette extension.
Recommandations
Au
gouvernement du Burundi:
-
Ordonner à tous les membres des forces armées burundaises
de cesser les attaques prenant pour cible des civils et de respecter pleinement
les dispositions du droit humanitaire international. Enquêter sur
les cas de violation de ce droit et poursuivre en justice les individus
qui s'en sont rendus coupables.
Insister auprès du Conseil de Sécurité de l'ONU pour
qu'il réagisse à la demande inscrite dans le Programme Politique
de Transition d'établissement d'un tribunal international chargé
de juger les individus suspectés de participation au génocide
et aux crimes contre l'humanité commis au Burundi.
-
Prendre toutes les mesures nécessaires afin de permettre à
des juristes étrangers d'apporter leur contribution aux poursuites
et procès intentés par les tribunaux burundais aux individus
suspectés de participation au génocide et aux crimes contre
l'humanité.
Aux
dirigeants du FNL et du FDD
-
Ordonner à tous vos combattants de cesser les attaques prenant
pour cible des civils et de respecter pleinement les dispositions du droit
humanitaire international. Enquêter sur les cas de violation de ce
droit et insister sur la nécessité de placer face à
leurs responsabilités les individus qui se sont rendus coupables
de telles violations.
A
Tous les participants dans le Processus de la Paix et aux dirigeants des
Groupes Insurgés
-
Vous joindre au gouvernement burundais pour demander l'établissement
d'un tribunal international chargé de juger les individus suspectés
de participation au génocide et aux crimes contre l'humanité
commis au Burundi.
Au
Conseil de Sécurité de l'ONU:
-
Mettre en œuvre la recommandation de la Commission d'Enquête de
l'ONU préconisant l'établissement d'un tribunal international
chargé de juger les individus suspectés de participation
au génocide et aux crimes contre l'humanité commis au Burundi.
A
la communauté internationale:
-
Préparer des programmes d'assistance, permettant d'apporter au
système judiciaire burundais les ressources humaines (ce qui inclut
les services de juristes étrangers) et matérielles dont il
a besoin.
1
Human Rights Watch publiera prochainement un rapport sur les camps de regroupement.
2
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 21 janvier 2000.
3
Human Rights Watch, entretiens, Kabezi, 19 février 2000 ; Bujumbura
21 février 2000.
4
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 11 janvier 2000.
5
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 13 janvier 2000.
6
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 17 février, 2000.
7
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 14 et 17 janvier 2000.
8
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 17 et 20 janvier 2000.
9
Human Rights Watch, entretien, Kavumu, 14 février 2000.
10
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 14 mars 2000.
11
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 14 mars 2000.
12
Human Rights Watch, entretiens, Kabezi, 19 février 2000; Bujumbura,
21 février 2000.
13
Human Rights Watch, entretiens, Bujumbura, 15, 16, 17, et 18 février
2000.
14
Idem.
15
Idem.
16
Idem.
17
Idem.
18
Idem.
19
Idem.
20
Idem.
21
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 21 fevrier 2000.
22
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 18 février 2000.
23
Human Rights Watch, entretien, Bujumbura, 15 février 2000.
24
En avril 1999, un tribunal militaire suisse a reconnu le bourgmestre rwandais
Fulgence Niyonteze coupable de violations du droit international humanitaire
en lien avec le génocide rwandais, et l'a condamné à
la détention à perpétuité. Un tribunal belge
juge actuellement quatre rwandais accusés de génocide.
25
Human Rights Watch, International Federation of Human Rights, Ligue des
Droits de la
Personne
dans la Région des Grands Lacs, Organisation Mondiale Contre la
Torture, Centre
National
pour la Coopération au Développement, Nationaal Centrum Voor
Ontwikkelingssamenwerking,
Novib, Rapport Final de la Commission Internationale
d'Enquête
sur les Violations des Droits de l'Homme au Burundi depuis le 21 octobre
1993,
July
5, 1994.
Précedent