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Lettre ouverte de la Ligue Burundaise de Droits de l'Homme "ITEKA"


Objet : Les violences et la période de transition au Burundi


Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Président de l'Assemblée nationale,
Messieurs les candidats à la Présidence et à la Vice-Présidence de la
République pour la période de transition,
Messieurs les Présidents des Partis politiques,
Messieurs les Représentants des mouvements FNL et FDD,


Plus de six mois après la signature de l'accord pour la paix et la réconciliation au Burundi et à la veille d'une nouvelle rencontre à Arusha entre les parties signataires, le Burundi reste livré à une violence armée, recrudescente depuis deux mois. En dépit des efforts sans doute réels déployés par le Vice-Président et le facilitateur sud-africain pour amener les groupes rebelles burundais à la table des négociations, rien ne semble clairement indiquer, tant sur la scène politique que sur le terrain des opérations militaires, un fléchissement de la logique de guerre en faveur d'une logique de dialogue. Les derniers développements de la guerre observés notamment dans la zone urbaine de Kinama et dans les provinces de Gitega et Makamba le démontrent à suffisance. En l'absence actuelle de toute perspective claire d'avancée vers un cessez-le-feu, le risque est donc réel que l'année 2001 s'enfonce - comme sinon plus que les années précédentes - dans un enlisement militaire et, partant, dans unedétérioration continue des conditions sociales et économiques d'existence
des Burundais. 

C'est dans ce contexte que surviendra la prochaine réunion d'Arusha qui a inscrit à son ordre du jour la désignation des responsables qui exerceront les fonctions de Président et de Vice-Président du Burundi au cours d'une période de transition de 36 mois. Depuis plusieurs mois et aux grands dépens des préoccupations sociales profondes de la majorité des Burundais, le débat politique a été détourné et confiné par les politiciens sur l'unique question : " Qui présidera le Burundi durant la période de transition ? " 

En plus de six mois de querelles, de campagne, de tapage et d'impasse sur cette étroite question, les Burundais ont rarement eu l'occasion de recevoir des protagonistes politiques des informations et des explications précises sur :

- la lecture qu'ils font des défis et enjeux spécifiques de la période de
transition ;
- le contenu, la pertinence, le pragmatisme, l'équité et la spécificité des
politiques sécuritaires, sociales, économiques, internationales et sous-régionales qu'ils entendent mettre en œuvre pour faire entrer le quotidien des Burundais dans une véritable transition vers un changement positif.

De surcroît, telle qu'arrêtée à l'issue du sommet d'Arusha du 26 février dernier, la formule pour le " partage du pouvoir " pendant les 36 mois de cette transition ouvre la possibilité d'un retour à une " cohabitation politique " périlleuse entre des tendances politiques (G7 et G10) antagonistes. Tout au long des 26 mois que durèrent les négociations qui conduisirent à l'accord d'Arusha, l'esprit de ces pourparlers a constamment été miné par la volonté affichée de part et d'autre d'être continuellement reconnu et accepté par sa " base ethnique " comme le champion de la défense des intérêts de son groupe ethnique, au détriment de la recherche constante du compromis courageux et constructif. Au regard de la dynamique bipolaire qui a caractérisé les négociations d'Arusha jusqu'à la signature de cet accord, accompagné de maintes réserves de part et d'autres, au regard des divergences qu'accusent le G10 et le G7 sur des questions aussi sensibles que l'arrêt des violences et la justice transitionnelle, des garanties sérieuses et concrètes doivent être présentées aux Burundais contre tout risque de retour à une " cohabitation politique " qui ramène les Burundais à un Exécutif paralysé par des antagonismes vifs et une absence de cohésion aggravée par la volonté et le souci démagogiques de chaque partie de " flatter " et de contenter sa base et ses extrêmes. 

Les Burundais attendent de la période de transition qu'elle imprime une nouvelle dynamique au processus de paix en apportant enfin des réponses concrètes et efficaces aux questions primordiales : la cessation rapide des violences armées, le redressement urgent de l'économie du pays et des conditions de vie sociales de la population, l'œuvre de réconciliation par la vérité et la justice transitionnelle. Il serait tragique qu'au lieu de cela, ils se retrouvent gouvernés par des leaders qui se paralyseront mutuellement en refusant d'assumer les devoirs et les sacrifices inévitables de toute " cohabitation ". C'est pour cette raison que la Ligue ITEKA revendique haut et fort le droit des Burundais d'obtenir de tous les candidats à la Présidence et à la Vice-Présidence de la période de transition les garanties de leur capacité et de leurs aptitudes :

- à engager les Burundais dans une véritable " transition sociale " vers un changement de leur quotidien ; 

- à défendre - dans la pratique - des principes élémentaires communs, des politiques et des stratégies communes face aux urgences de la Transition. Ces candidats et leurs mouvances politiques respectives doivent entrer au gouvernement pour gouverner pour la paix, et non entrer au gouvernement pour s'opposer sur la paix et offrir le spectacle désolant d'une foire d'empoigne. 

La Ligue ITEKA est particulièrement préoccupée par le fait que cette confusion et ces risques de cohabitation périlleuse surviennent au moment où, outre l'absence de progrès dans les contacts avec les groupes rebelles en vue d'un cessez-le-feu, les risques d'intensification de la guerre se révèlent de jour en jour plus réels. Plusieurs faits le démontrent : les événements récents de Kinama, les possibilités d'alliance entre les FNL et les FDD, les mouvements de rebelles observés dans le Centre, le Sud et l'Est du pays, l'éventualité du repli sur le Burundi des forces rebelles burundaises et rwandaises opérant en RDC sous la poussée des progrès heureux de l'accord de Lusaka, etc. Ces risques ne font que rendre encore plus impératif qu'hier la cohésion du Gouvernement sur le choix des mesures à prendre pour faire face avec efficacité à la situation. 

Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Président de l'Assemblée nationale,
Messieurs les candidats à la Présidence et à la Vice-Présidence de la
République pour la période de transition,
Messieurs les Présidents des Partis politiques,
Messieurs les Représentants des mouvements FNL et FDD,

Si nous vous adressons collectivement cette lettre, c'est parce que
l'évolution du processus de paix au Burundi dépend en grande partie de
votre aptitude à vous accorder sur le respect des principes et des règles
élémentaires d'un " projet de survie " du Burundi. Vos itinéraires, vos
expériences de la vie, vos préoccupations et vos fréquentations
quotidiennes différentes fondent sans doute votre droit à des visions et
des opinions différentes quant à la manière de promouvoir la paix, la
justice et le développement démocratique, social et économique au Burundi.

Mais jusqu'à quel point, quand un pays et un peuple se désagrègent ? Devant les risques de chaos qui continuent à guetter le Burundi, vous assumez une responsabilité partagée : celle de choisir des décisions de compromis et de les assumer, serait-ce en acceptant des risques partagés. Le peuple vous tient aujourd'hui et vous tiendra demain encore responsable, chacun, tant des paroles que des actes publics d'ouverture et de bonne volonté que vous n'aurez eu ni la lucidité ni la force ni le courage de poser pour son intérêt suprême. Nous en appelons à votre conscience. 

S'agissant de la cessation urgente des violences, nous appelons le
Gouvernement et les groupes rebelles à poser chacun des paroles et des
actes publics de bonne volonté qui créeraient un climat de confiance
propice à leur rencontre physique et leur entente rapides sur un
cessez-le-feu. 

Concernant la mise en place des institutions de la Transition, nous
invitons tous ceux qui aspirent à sa conduite à se préoccuper d'abord de
gagner la confiance du peuple - et pas uniquement de leurs semblables
ethniques - en faisant la démonstration de leur aptitude à imprimer un
véritable changement positif et engager le quotidien des Burundais dans une véritable transition vers ce changement. 

La Ligue ITEKA, pour sa part, s'engage à mener tous les contacts et les
initiatives concrètes nécessaires pour faire dominer la logique du dialogue sur celle de la guerre et pour promouvoir plus d'esprit de compromis chez les parties en conflit. Egalement, elle œuvre et continuera à œuvrer en faveur d'une plus grande prise en compte des intérêts de la population burundaise et d'une plus grande participation de celle-ci aux orientations du processus de paix. 


Fait à Bujumbura, le 16 mars 2001

Pour la Ligue ITEKA a.s.b.l.

Pie NTAKARUTIMANA

Président

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