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Etrange justice: Ces enquêtes qui n'en finissent pas!

Par J.F. Sebatore

 

C'était vendredi 2 février 2001 quand M. Frédéric Bamvuginyumvira, premier vice-président de la République s'indignait de voir des enquêtes sur des crimes de toutes sortes qui n'aboutissent pas. Il répondait à une question d'un fonctionnaire qui, lui aussi déplorait l'absence d'enquêtes à la suite de nombreuses situations de massacres et ou d'assassinats. Bamvuginyumvira était allé plus loin en fustigeant cette absence et en regrettant que pour tout assassinat et massacre, la justice est encline à conclure hâtivement et sans enquête et de manière général, tout le monde au Burundi -peut-être par lassitude- que ce sont des assaillants qui sont responsables du crime perpétré sur la rue ou au domicile de quelqu'un.

Voilà qui inquiète plus d'un dans ce pays aux mille et une enquêtes sans résultats, du moins quand on ose les lancer. Il a raison de s'inquiéter le vice-président de la République, en même temps, il a tort de d'exprimer des jérémiades à la manière de petits citoyens qui régulièrement perdent les leurs dans des circonstances obscures et sans enquêtes. Il n'a pas le droit de se plaindre, mais le devoir d'exiger des enquêtes et des résultats à ses hommes de la justice, des polices et gendarmerie.

La situation est effarante. Même Bamvuginyumvira est dépassé car le pays a totalement sombré dans une impunité absolue où le criminel est anonymement désigné tandis que les victimes, des gens dont aucun gouvernement au monde n'est responsable comme si celui de Bujumbura n'existait pas. On dirait que le gouvernement burundais régit le monde des citoyens encore en vie et dès qu'ils trépassent, ils sont sous l'autorité du dieu des cimetières ou des morts.

Le même Bamvuginyumviraavait a fait savoir ceci: "mbega boba ari abasaya bobo, uwo mwasaya ni nde?" Et de reconnaître lui-même que les enquêtes pour des cas d'étrangers se font et aboutissent. Il s'interrogeait là-aussi. Il a alors insisté pour que lez enquêtes aient toujours lieu chaque fois qu'il y a des crimes de sang. Il a indiqué qu'il faut que le mal soit reconnu comme tel et que l'innocent soit pris pour tel. Cela n'est possible qu'en cas d'enquêtes bien menées.

Combien d'illustres personnalités tuées et sans suite? Combien de cas de massacres collectifs opérés au pays sans que le régime exige des enquêtes pour savoir qui est responsable et pouvoir engager des poursuites judiciaires conséquentes? Combien de fois des enquêtes sont publiquement engagées sur des affaires d'assassinats et de massacres et que, quelques temps après, sont vite abandonnées sans que le public sache pourquoi? Autant de questions qui restent sans réponses de la part de l'autorité publique mais sur lesquelles l'opinion publique a sa propre réponse qu'elle ne peut pas exprimer car elle est sous l'empire de la terreur. Dans tous les cas, M. Bamvuginyumvira le sait même s'il n'a pas voulu répondre. Son mentor de président et son système frodebu le savent bien.

Une longue liste de cas de morts suspects et sans enquêtes:

Le crash de l'hélicoptère du colonel Ndakazi

Dès l'arrivée au pouvoir de Buyoya en 1997, on assiste à une longue série de morts mystérieuses sous le couvert d'accidents. Ainsi en février 1989, le colonel Edmond Ndakazi, alors chef d'Etat Major de l'armée burundaise ouvre la série de ces accidents mystérieux. Il meurt avec tout l'équipage de son hélicoptère. Bilan : 43 officiers en plus de leur chef, meurent dans le crash de l'hélicoptère au dessus du lac Tanganyika en après-midi du 2 février 1989. Le public ne saura jamais la cause réelle du crash et se contentera de la version officielle lancée sur les ondes de la radio dès ce soir même, à savoir que l'avion a été abattu par la "foudre". Pas d'enquête et tout se clôtura ainsi.

La mort mystérieuse de l'abbé Agustin

En mars 1989, un prêtre du petit séminaire de Kanyosha, l'abbé Augustin est tué dans des circonstances encore non élucidées jusqu'à présent. Là aussi on se pressa à conclure en parlant d'un mystérieux accident de roulage à la manière d'un Kamatari en 1964. Dans l'opinion publique, la confusion a été totale et des supputations de toutes sortes laisseront libre court à toutes les imaginations possibles. On ira jusqu'à dire que cela était lié à une tentative de putsch contre Buyoya et attribuée aux Bayanzi. Le pauvre abbé aurait été un témoin trop voyant! La vérité ne sera jamais connue puisque mêmes lesdits Bayanzi ne verront jamais le verdict sur les accusations portées contre eux. En effet au Burundi on sait casser de l'élément gênant en l'emprisonnant jusqu'à ce que le régime tombe pour finalement être repêché par les nouveaux dirigeants. ce sera le cas pour eux et ils ne retrouveront la liberté qu'à l'aune des élections que perdront lamentablement Buyoya en faveur de Ndadaye.

L'accident de l'hélicoptère du colonel Maregarege

Un autre accident en 1993 sera contre le ministre de la défense qui pourra s'en sortir avec un pieds amputé; mais son pilote, le commandant David Gaturi en mourra. L'accident a eu lieu au dessus de la Kibira au cours d'un après-midi nuageux! Là aussi on conclura sans enquête qu'il s'agissait d'un accident de l'appareil pris dans le tourment des nuages. Une autre opinion conclura facilement et sans enquêtes à une défaillance de pilotage de l'hélicoptère et que sais-je encore, mais on ne dira pas comment la défaillance a été repérée.

La mort de M. Zarararaye à la sûreté nationale, police présidencielle

Un célèbre grand fanatique de basket-ball, dit Zararaye meurt dans des conditions très obscures dans les locaux de la sûreté nationale, police présidentielle sous la tutelle directe du président Pierre Buyoya. Les amateurs du basket-ball souffriront la mort dans l'âme et personne n'osa demander des comptes à cette police dont tout le monde craint au Burundi pour sa triste célébrité. Il n'y aura pas d'enquêtes et l'opinion publique retiendra deux versions répandues dans la rue, à savoir que M. Zararaye est mort de soif et d'inanition. L'autre version étant qu'il est mort de tortures. Comme il n'y a pas eu d'enquêtes, on est en droit de cogiter et se faire l'idée de sa mort et de ses causes quand on sait comment opère la sûreté nationale, actuellement appelée documentation nationale.

La tentative de lynchage d'un militaire à Kamenge par des militants de Ndadaye

Durant la campagne électorale, les militants du parti Frodebu utiliseront la violence pour intimider tel ou tel citoyen. Ils pratiqueront même le lynchage des gens qui refusent de les suivre. Il n'y aura jamais d'enquêtes pour savoir les mobiles de ces pratiques. Il n'y aura donc pas d'action de poursuites judiciaires et ces crimes resteront impunis.

Dans cet ordre d'idée, on se rappelle des incidents de Kamenge au cours desquels un militaire a failli être lynché par une foule de militants de Ndadaye lors d'un meeting de celui-ci. Le pauvre militaire a été déshabillé et torturé par les hommes chauffés à blanc par le futur président, M. Ndadaye.

Les incidents de Magarama: seul Mgr Ndoricimpa fera faire des enquêtes tronquées et orientées

On se rappellera aussi ces incidents de Gitega à Magarama en 1993 au cours desquels des militaires en sont venus au coup de poing avec les militants du Frodebu, causant au passage la mort de quelques personnes et beaucoup de dégâts matériels. La spéculation de toute sorte aura libre cours à Gitega et dans le pays et sera animée par le leader spirituel et politique du Frodebu-Palipehutu et grand argentier de celui-ci, Mgr Alfred Ndoricimpa. On se rappelle de ce rapport qu'il a fait à l'intention du premier ministre Adrien Sibomana; un rapport rédigé par un certain Jean Minani sur commande de Mgr Ndoricimpa et transmis par lui-même au premier ministre. Le gouvernement promettra des enquêtes et celles-ci n'ont pas encore vu le jours ou tout simplement n'auront jamais lieu.

La généralisation des lynchages et l'accommodation au génocide

Avec l'avènement du parti Frodebu au pouvoir, on assiste à une généralisation de la violence. Les lynchages sont perpétrés contre des gens pour la simple raison qu'ils sont Hutu qui refusent de suivre le Frodebu-Palipehutu (il était difficile de distinguer un militant hutu du Frodebu de celui du Palipehutu). C'est l'époque dite de la chasse aux sorciers. Dans d'autres localités ce sont des Tutsi qui sont lynchés ou obligés de payer des amendes au titre de "kwimenjura" ou une sorte de "kwitutsura" dans certaines localités à trop forte dominance Frodebu, en l'occurrence à Musigati (province de Bubanza) dans la zone de Ntamba. On était entré dans le coeur de l'impunité avec le régime Frodebu. A cette époque, il n'était plus de mise de parler d'enquêtes ou de poursuites judiciaires; tout se faisait au nom de la nouvelle victoire et du règne du Frodebu. La suite, on la connaît: c'est le massacre systématique des Tutsi presque sur tout le territoire du Burundi. Beaucoup de crimes de toute nature se commettront sans que des enquêtes puissent être faites. Ce sera le génocide qualifié par une commission internationale d'enquête mandatée par le conseil de sécurité de l'ONU (Rapport S/1996/862). Mais ce génocide reste impuni jusqu'à présent et se poursuit sans difficulté au pays.

Quand le président Buyoya reviendra aux affaires, rien ne sera fait pour engager des actions en faveur de la suite à donner au rapport de la Commission de l'ONU. Au contraire, il fera estomper l'initiative onusienne en engageant des négociations avec les mêmes organisations génocidaires; ce qui fera laisser tomber la poursuite du dossier par l'ONU, car c'était contraire à l'esprit des négociations tels que convenus entre le gouvernement Buyoya représenté à San Egidio par les ministres Barandereka et Thérence Sinunguruza et l'ambassadeur Jonathas Niyungeko et le CNDD représenté par Léonce Ndarubagiye.

Sous le même régime Buyoya II, le génocide se poursuit et cette fois-ci, en plus de l'absence d'enquêtes, mêmes les familles des victimes ne peuvent pas communiquer aux parents que les leurs ont été tués par des "criminels terroristes génocidaires des organisations en négociations" avec le régime Buyoya. De tels communiqués ne sont pas acceptés à radio nationale par le maître de la censure du système Buyoya, M. Innocent Muhozi. On ne parle ou on ne montre plus à cette radiotélévision nationale les atrocités commises par les partenaires du régime en place en négociation à Arusha.

Des assassinats de cadres hutu au grand jour et sans suite…

Sous le règne de Ntibantinganya, on a assisté à une série d’assassinats de cadres hutu. Selon une large opinion des milieux des victimes du génocide d’octobre 1993, la plupart des victimes l’ont été pour leur implication dans ce génocide. Le gouvernement Ntibantunganya ne fera rien pour que la vérité soit connue grâce à des enquêtes judiciaires. Ce sont notamment les cas d’assassinat Fridolin Hatungimana (ex-patron de Twitezimbere , Angelique Kayibigi (ex-Directrice de la Poste), des députés de Cibitoke dont madame Bibiane, les ex-gouveneurs de Kirundo, Bubanza , Ngozi, Kayanza, Gitega et Karusi…

En plus de ces cadres hutu, on peut signaler plusieurs cas de massacres de populations hutu qui ont été attribués aux terroristes génocidaires ou aux militaires sans qu’il y ait des enquêtes. Ceci vaut aussi bien pour le régime Ntibantunganya que pour le régime Buyoya. Ce sont notamment le massacre de Gashikanwa, de Giheta, de Kivyuka, Gasarara etc. Saura-t-on un jour les auteurs de ces forfaits ?

Le massacre de l'équipe de hand-ball de l'ISCAM: pas d'enquêtes

La censure va trop loin. Tenez, les familles des élèves officiers de l'ISCAM tués sur la route nationale numéro 7 par les terroristes génocidaires du CNDD,Palipehutu et leurs alliés rwandais de l'ex-armée de Havyarimana et des Interahamwe du même pays, n'ont pas pu prendre les images de leurs enfants pour souvenir. Seule la caméra de l'armée a pu filmer l'événement. Pourtant, ces élèves officiers venus de Bururi pour discuter un match de hand-ball ont été massacrés en tenu de sport comme ces sportifs juifs massacrés aux jeux olympiques de Munich en 1972 par des terroristes palestiniens. L'émoi que cela a provoqué est gravé dans la mémoire de l'humanité et en cela, la presse a contribué pour sauvegarder cette mémoire grâce à au supports sur image. Pourquoi a-t-on voulu cacher la dernière image de souvenir -à savoir le film des cérémonies d'inhumation- à ces pauvres parents.

Inutile de parler d'enquêtes sur ce pogrom. Le régime a vite fait pour que ces élèves soient enterrés et vite oubliés. Pas d'enquêtes alors que le public est jusqu'à présent convaincu que ce crime était commandité à partir des milieux bien haut placés de Bujumbura. Des indices de culpabilité à l'endroit de certaines personnes ont été évoqués et le régime Buyoya les connaît comme tout le monde mais il ne daignera pas engager des enquêtes pour ne pas bousculer ses partenaires à la fois aux affaires et au maquis. Mais l'opinion publique affectée par la mort des illustres disparus a son idée sur les auteurs du pogrom des siens.

Le pogrom de Buta: ni l'église, ni le gouvernement n'ont exigé des enquêtes

Le massacre des élèves séminaristes de Buta, pourtant revendiqué par ses auteurs, à savoir le CNDD n'a fait objet d'aucune enquête. Même l'église catholique et surtout Mgr Bududira ne fera rien pour exiger du gouvernement des enquêtes afin que les coupables soient connus plutôt que d'accuser en vrac le CNDD.

Les rescapés de ce pogrom connaissent bien la plupart de leurs bourreaux qui étaient d'anciens condisciples du séminaire. Ils les ont reconnus parce que ce sont eux qui servaient d'éclaireurs et d'exécutants les plus zélés et qui s'acharnaient sur les uns plus que sur les autres parmi leurs anciens collègues de classe. Les pauvres rescapés de Buta ne verront jamais ces enquêtes, les seuls qui pourraient faire éclater la vérité sur l'acharnement sur d'innocents élèves séminaristes, surpris et tués en plein sommeil. L'église catholique et le gouvernement ne peuvent pas expliquer ce silence et ce refus d'engager des enquêtes pour que les auteurs de ce carnage soient tôt ou tard punis. Demain ils seront amnistiés dans l'anonymat dans le cadre des accords d'Arusha car personne n'aura jamais engagé des poursuites judiciaires contre eux.

L'accident mystérieux de l'hélicoptère du colonel Sinzoyiheba

Un autre cas qui a le plus semé de confusion et de doute dans l'opinion publique burundaise est la mort du ministre de la défense, colonel Firmin Sinzoyiheba, tué dans un crash d'hélicoptère sur le mont Gihinga, non loin de Mwaro au centre du pays. Le gouvernement se précipitera pour annoncer que l'appareil du ministre a été pris dans un ouragan et a été foudroyé. Mais les gens vivant non loin du lieu du crash diront que ce matin-là, il n'y a pas eu d'ouragan ou de foudre. On s'arrêtera là et on annoncera même pas que des enquêtes seront menées pour comprendre comment l'appareil n'a pas pu contourner la zone dangereuse. Ce sera comme le crash de l'hélicoptère du chef de l'Etat-Major de l'armée, le colonel Edmond Ndakazi en 1989.

Il n'y a pas eu de suite. On se contentera encore une fois des supputations développées dans l'opinion publique. S'agit-il d'un attentat organisé? On ne le saura jamais? Le public ne saura jamais si les épaves ont connu une certaine analyse, ne serait-ce au niveau de l'armée. On fera vite pour enterrer le ministre et ce sera fini. On nous rappelle néanmoins de cet événement chaque fois le 28 janvier de chaque année mais jamais on ne nous dit pas les résultats des enquêtes, si enquêtes il y a eu. Pourquoi ce rappel alors que pour d'autres ministres tués, on ne rappelle pas l'événement. Le président Ntaryamira est à peine rappelé tandis que pour Ernest Kabushemeye, ministre de l'énergie, lui aussi tué alors qu'il était encore en service, sa mort n'est pas rappelé par la même radiotélévision publique qui commémore chaque année le décès du colonel Firmin Sinzoyiheba. Pourquoi?

En conclusion:seules les enquêtes judiciaires peuvent établir la vérité, le peuple en a beson.

En définitive, les interrogations du premier vice-président qui ont suscité notre profonde inquiétude sur le sort des enquêtes promises et qui n'aboutissent pas sont partagées par bon nombre de nos concitoyens. Il était lui aussi interpellé par l'assassinat qui a coûté à la fin de l'année passée la vie au colonel Stanislas Mandi. Il a été tué dans des circonstances non encore élucidées par des enquêtes et sa mort sera facilement imputée aux assaillants. On ne peut espérer qu'il y aura des enquêtes. Ces criminels qui ont le privilège de non poursuites judiciaires! Tous les crimes dont on ne veut pas que soient connus leurs auteurs sont imputés facilement aux assaillants. Peut-on espérer un jour que le Burundi pourra avoir un gouvernement qui ne s'accommode pas à la mort et aux crimes sans poursuites judiciaires. La situation qui prévaut depuis plus de 10 est inquiétante. Les quelques cas évoqués ne sont pas représentatifs de toute la longue liste de crimes ou de morts sans enquêtes qu'on connaît depuis une décennie. C'est à titre d'illustration seulement et ces cas sont ceux qui sont spontanément revenus en mémoire.

Par J.F. Sebatore

 

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