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Dédoublement de la transition: Quel enjeu?
Zénon Sinzinkabo
Décidément, la classe politique burundaise aura prouvé qu’elle est sans vision politique. Mandela avait raison de lui dire cela et elle avait elle aussi raison de l’applaudir. 18 mois pour diriger ces lambeaux ethniques du Burundi pour un Tutsi et 18 autres pour un Hutu. Quel enjeu? Pourquoi tant de temps et de querelles pour une transition en lambeaux? Qui tire les ficelles et qui gagne? Dans tout cela, où est le peuple burundais? Qu’en tirent les Bahutu ou les Batutsi pour lesquels ces politiciens en querelle à Arusha débattent?
Autant de questions suscitées par la décision du sommet d’Arusha du 26 février 2001. Un sommet de plus au cours duquel la classe politique burundaise a étalé ses tares et sa niaiserie. Oui, c’est de-là qu’il s’agit mais là, la classe « politique tutsi » (parlons comme ces Hutu et Tutsi d’Arusha qui ne jurent plus que par leur ethnie) se taille la part du lion dans la niaiserie, au point qu’il y a lieu de parler pour elle de sa déchéance. La « classe politique hutu » a encore une fois marqué un pas de plus dans la voie tracée par ses leaders du Palipehutu, Frodebu et CNDD: le démantèlement de la classe politique Tutsi et la mettre au rancart comme le prédisait feu Ndadaye en usant d’un euphémisme sous le vocable de l’Uprona.
Toutes les deux classes politiques n’ont fait que parachever le dernier substrat du socle multiséculaire de la nation burundaise en cloisonnant davantage les deux communautés ethniques qui, pourtant ont la volonté largement partagée de cohabiter sur le pays de Ntare Rugamba.
Quel enjeu du dédoublement de la transition?
D’emblée, il n’y a pas d’enjeu national, mais un enjeu personnel seulement. Pour les Hutu comme pour les Tutsi, le dédoublement de la transition en deux phases de 18 mois chacune n’apporte rien à la construction nationale. Mais cela ne veut pas dire que personne n’en profite et s’il est mis au service de la nation, elle peut être d’un grand concours pour la gestion partagée entre les Hutu et les Tutsi mais aussi dans la lutte contre le génocide qui est le problème n° 1 du pays. Les deux groupes sont-ils à même de comprendre cet enjeu capital même s’il est fragile et obtenu en tirant sur les cheveux?
La classe politique tutsi: dindon de la farce fait piéger les Tutsi?
Après la coalition des partis dits Tutsi en G6 (Raddes, Inkinzo, Av-Intwari, PIT, PRP et l’ANADDE), Buyoya qui avait toujours négligé, voire marginalisé ces derniers, a fini par comprendre que ces derniers étaient importants. L’imposition du choix des membres de la Commission de suivi des accords d’Arusha par ces petits partis Tutsi avait montré que ces partis comptaient de plus en plus. Buyoya ne les prendra jamais au sérieux. Il a fallu qu’ils présentent un candidat, Colonel E.Bayaganakandi et que celui-ci assume pour que Buyoya remarque qu’il était de plus en en plus isolé et qu’il n’avait que son UPRONA fantoche et l’aile comédienne du Frodebu derrière lui. Il s’est alors énervé : discours maladroits, des mises en garde désespérées, des campagnes tous azimuts, etc. C’était trop tard. Buyoya vient de l’apprendre à ses dépens à Arusha : Mandela a échoué à l’imposer comme leader de la transition et en guise de repêchage, il a imposé une transition morcelée comme l’avait prévu Buyoya comme solution de rechange.
Les Tutsi du G6 ont rigolé et applaudi pour le camouflet qu’ils venaient d’imposer à un Buyoya, habituellement sûr de lui-même, au lieu de pleurer de l’échec de paix que, de nouveau, vient de connaître le pays. Ils n’ont pas pu voir leur candidat passer au test d’Arusha et cela ne les a pas offusqués. Ils n’ont pas pu faire passer leur candidat de rechange, Monsieur Domitien Ndayizeye pour faire sauter Buyoya. Mais Domitien Ndayizeye est déjà assuré de diriger ses 18 mois sans ou avec l’aval du G6 malgré tout le passé sombre dans l’animation du génocide en cours avec des armes à feu dont il était un des grands distributeurs à partir de la documentation nationale grâce à l’aide du régime défunt de Habyalimana . Son candidat n’est pas non plus assuré de la vice-présidence. Cela est une partie perdue à leur détriment et à celui des Tutsi que le G6 parait représenter au côté d’autres candidats comme Buyoya, Bagaza et Nsanze. A ce niveau, Buyoya a provisoirement gagné pour ses propres intérêts et la partie est aussi provisoirement remise, mais il a honteusement échoué pour s’être engagé dans une course pour 18 mois après avoir été aux affaires pendant près de 11 ans; lesquels constituent un échec patent qui lui vaut aujourd’hui le désaveu de tout le monde, Hutu et Tutsi en masse.
Dans tout cela, c’est la classe politique Tutsi, minée par des intérêts égoïstes et traversée par toutes sortes de contradictions qui, lamentablement échoue sans malheureusement s’en rendre compte. Pis encore, ce sont les Tutsi qui sont piégés. Buyoya a fait couper la poire en deux, à savoir la transition morcelée. Mais Buyoya n’a pas coupé l’histoire en deux : les leaders Hutu pouvaient même laisser toute la transition qu’ils ne perdraient rien. Ils ont l’avenir devant eux; ils ont l’histoire avec eux. Bref, le « grand soir » est dans quelques années avec les élections au suffrage universel. Que cela vienne dans 3 ans , 10 ans ou plus, ce qui compte pour eux est le résultat et pour un bon politicien, seul l’avenir vaut la chandelle.
La classe politique tutsi a été donc la dindon de la farce d’Arusha et a fait piéger tous les Tutsi. Plus d’espoir des jeunes générations qu’un Tutsi pourra un jour aspirer aux hautes fonctions politiques après les dirigeants actuels et leur transition. Plus question d’un chef d’Etat Tutsi, s’il n’y a pas de sursaut national est que les négociateurs d’Arusha révisent leur copie. Pourront-ils le faire alors que tous ont le regard rivé sur le leadership de la transition?
Tous obnubilés par le leadership de la transition.
L’accord d’Arusha, ses enjeux et les réserves qu’il contient ont été effacés par la course au clocher qu’est la lutte pour le leadership de transition. Le cessez-le-feu, le génocide continu, l’avenir des Barundi, etc, connaît pas à Arusha! On ne pense même pas à la mise en place des mécanismes légaux pour gérer cette transition: comment va-on gérer la transition? Sur quel texte va-t-on se baser pour mettre sur pieds le parlement, le sénat...? Et le nouveau chef de l’Etat, aura-t-il quels rapports avec le parlement et le sénat? On me répondra que la réponse se trouve dans la constitution de 1992. Mais celle-ci ne connaît pas le sénat. On n’aura un président sans instruments de travail; pourquoi finalement? Tout le monde à Arusha ne jure que par le leadership de la transition, les Hutu comme les Tutsi.
Du côté Hutu, un leadership hutu peut raccourcir le parcours,mais....
Du côté hutu, les laboratoires politiques indiquent que le leadership hutu pour gérer la transition peut raccourcir la voie menant au retour à « la démocratie ». Mais cela n’est pas «le plus important » et présente même des dangers.
En effet, si un Hutu de la trempe de Domitien Ndayizeye peut gérer toute la transition (ni uko abashingantahe batswe intahe mu Burundi, umuntu nka we ntiyoshikirijwe igihugu, aje imbere ngo Abarundi bakurikire: abakungu basubiriye abashingantahe, intahe irunama n’ubu iri ku cunamo atawuzi aho kizoherera, intahe irunama n’ubu iri ku cunamo atawuzi aho kizoherera!), voire la première tranche, cela permettrait de mettre fin à la guerre. Ils ont pour cela plusieurs scénario. Domitien Ndayizeye serait à l’aise à négocier avec ses camarades du G7 et les négociations seraient inter-hutu et surtout entre les ultra-hutu. En quelques mois, les terroristes génocidaires pourraient entrer à Bujumbura, proclameraient victoire et deviendraient l’armée nationale.
Une autre possibilité, c’est que face à la résistance de ce premier scénario, Monsieur Domitien Ndayizeye jouerait au défaitisme et surprendrait ses partenaires Tutsi englués dans les procédures. Face à la pression de ses frères d’armes et d’ethnie, il proclamerait au monde entier que la catastrophe est là et qu’il faut abdiquer pour laisser place à ses camarades terroristes génocidaires. Bref, l’histoire de la logique Ntibantunganya qui jouait toujours au catastrophisme jusqu’à appeler la presse internationale à venir au Burundi filmer le génocide en direct.
Mais tout cela n’est pas bien indiqué pour parvenir au but ultime des leaders hutu, à savoir un pouvoir sans partage acquis grâce au droit de nature sous l’habillage d’élections dites démocratiques. Les laboratoires politiques hutu craignent la résistance tutsi qui pourraient faire obstacle à cette démarche suite à un sursaut naturel lié à l’instinct de conservation. Ils pourraient empêcher le premier scénario parce que la puissance de feu ne manque pas dans l’armée nationale, mais aussi l’expérience acquise sous Ntibantunganya montre que le réveil peut tourner de la même manière et empêcher le deuxième scénario à la manière du putsch de 1996. Face au danger de disparition absolue des Tutsi, l’embargo qu’on ne cesse de brandir ne servirait à rien : le recours au coup d’Etat au 21ème siècle est toujours justifié par la volonté de survie qui est naturelle pour tous les peuples du monde. Rien ne sert donc à obstruer cette voie au nom de la démocratie.
Pour le leadership hutu, la gestion de la transition doit tenir compte de tous ces dangers et les leaders hutu estiment que rien ne sert à aller trop vite. Si les Tutsi eux mêmes les sollicitent pour cogérer la transition comme cela le leur était demandé par le G6, le G7 ne peut que tout prendre. Mais pour eux, mieux vaut que ce soit un Tutsi qui prend le premier les rênes du pouvoir de la transition. Monsieur Domitien Ndayizeye pouvant venir après pour clôturer cette transition vers une nouvelle transition qui est celle d’un homme une voix qui donnera lieu à un pouvoir panhutu acquis à l’issue d’un challenge dit démocratique, c’est-à-dire un pouvoir acquis par les urnes. C’est cela l’essentiel du côté du leadership hutu et cette transition pour laquelle ils se battent ici et à Arusha est loin d’être une finalité comme c’est le cas chez les Tutsi.
Du côté du leadership tutsi, une course au clocher pour signer la fin leadership Tutsi au Burundi.
Beaucoup de Burundi sont scandalisés de voir jusqu’où va la cupidité des politiciens Tutsi. Ils s’interrogent -les hutu comme les tutsi- sur la finalité de cet accrochage à vouloir diriger la transition, une transition qui n’est pas comme les autres et de 18 mois.
Une transition qui n’est pas comme les autres et de 18 mois parce qu’elle met fin à toute possibilité à un Tutsi de diriger encore une fois le Burundi. Ces Tutsi ont mal négocié l’accord d’Arusha et ils se retrouvent en cohorte de chiens négociant le dernier os du dernier morceau de la viande. Pauvres Tutsi! Tout le monde s’attendait à ce qu’ ils se battent pour une alternance consacrée et pour très longtemps, voir définitivement, par l’accord au niveau du poste de direction de l’Etat et d’autres institutions. L’important est ce qu’ils seront pour longtemps et le sort de ceux qu’ils représentent à Arusha et non pendant 18 mois qui ne représentent rien pour l’histoire d’un peuple.
Conclusion: Un enjeu qui vaille le combat
L’enjeu qui vaille dans cette démarche est que le morcellement de la transition soit pris comme un précédent heureux pour que finalement la gestion de l’Etat soit faite de façon alternée à la manière des 36 mois divisés en deux pour que chaque groupe puisse gérer le pays pendant une législature et un autre pendant la législature suivante. Les alliances contre nature que l’on voit viseraient-elle cela? Le sort des réserves sur cette question d’alternance communautaire automatique à la tête de l’Etat? Ces questions sont capitales pour les Tutsi qui sont menacés d’extermination devant l’avancée fulgurante du G7 qui est en vérité la branche ultra-hutu. La façon dont les leaders Tutsi se disputent la gestion de cette transition montre que l’heureux précédent que peut jouer la transition en deux phases n’est pas bien perçu par cette classe politique. Buyoya compliquerait beaucoup la tâche. Mais ses adversaires non plus ne font pas mieux même s’ils ont le mérite d’avoir initiée ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui le processus irréversible vers la possibilité du changement. La candidature de Bayaganakandi est à ce titre salutaire et Buyoya, même s’il reste, doit ajuster son système politique, sinon la voix de déboulonnement à la Ntibantunganya est de plus en plus possible.
Buyoya peut-il lâcher et partir honorablement? Peut-il un bon soir avoir cette casuite qui est le meilleur juge, à savoir cette conscience de se rendre compte que les choses ont changé et de se dire cette heureuse conclusion des sages comme l’auteur de ces mots dont je ne me rappelle plus l’auteur: « Heureux qui sait quitter l’état qui le quitte et rester homme en dépit du sort ». Buyoya a eu le temps de faire preuve de ce dont il était capable. Le peuple lui a donné une chance de plus de se ressaisir en lui confiant à nouveau les destinées du pays en ce début d’après-midi du 25 juillet 1996. Il faut qu’il prenne le courage entre ses deux mains et accepte qu’un autre Tutsi puisse le remplacer et nous montrer ce dont il est capable en 18 mois et les Barundi pourront comparer son travail à celui « titanique » accompli en 11 ans que Buyoya vient de passer au sommet de l’Etat burundais!
Le G6 tutsi doit à son tour manifester le minimum de patience pour que le président Buyoya se prépare à remettre le tablier dans de bonnes conditions. Il faut surtout qu’il s’entende sur un candidat unique du G6, c’est-à-dire choisir sereinement entre les 3 autres candidats restants. Bagaza et Bayaganakandi paraissent être les mieux placés au côté du brillant Nsanze mais qui souffre de son très long séjour à l’étranger, d’un complexe de beaucoup de ses concitoyens face à sa ténacité et ses capacités. Entre Bayaganakandi et Bagaza, le coeur peut balancer pour beaucoup de Tutsi. Tous les deux ont été vus à l’oeuvre même si ce n’était dans le même costume. Mais là, Bagaza a beaucoup à son actif que Bayaga qui à un moment donné, a joué le sale rôle de caisse de résonance d’un Buyoya pris par « le syndrome Parena » jusqu’à accuser le parti de Bagaza de poser des mines en pleine capitale et qui ont coûté la vie à beaucoup de gens. Entre les deux, il faut que le G6 tutsi dégage un nom. Ce serait un grand soulagement pour les Barundi. Mais ce futur leader doit avoir à coeur que l’enjeu de faire de cette transition en deux phases est un précédent heureux qui leur permettra d’instaurer l’alternance communautaire automatique à la tête de la présidence de la République et des autres hautes institutions. Il devra le faire comprendre aux leaders hutu dans le cadre des négociations sur les réserves à l’accord d’Arusha émises à Arusha le 28 août 2000. Sinon les 18 mois auront été un gâchis!
Z. Sinzinkabo
